Si vous pouviez remonter le temps et vous mettre dans la peau de Thierry Breton, qui a dirigé l'entreprise de 2009 à 2019, que feriez-vous de différent ?
P.S. J'irais comme lui chercher la croissance externe : son objectif de faire grossir l'entreprise était le bon. Mais je serais peut-être moins gourmand. Il y a eu des acquisitions trop chères, comme celle de Syntel aux Etats-Unis, payée plus de trois fois son chiffre d'affaires. Et puis je m'efforcerais de mieux intégrer les équipes, car le manque d'harmonisation a trop souvent conduit à superposer les offres et les structures de coûts fixes au détriment des synergies et des économies d'échelle. Cela a fini par provoquer une grosse indigestion. Atos disposait ainsi de 200 lignes de produits différentes, que nous avons réduites à une quarantaine !
Que reste-t-il d'Atos aujourd'hui ?
P.S. Le groupe reste organisé autour de deux grands blocs. D'un côté, les services, notamment dans l'infogérance. De l'autre, le développement de logiciels et de matériels sous la marque Eviden. J'ai décidé de renoncer au projet de scission envisagé pour ces deux divisions, car cela nous aurait privés de synergies. Nos contrats d'infogérance nous offrent des perspectives auprès de nos clients, pour leur vendre des logiciels par exemple. Par ailleurs, je compte développer une troisième activité, le conseil, sous une marque qui sera lancée en fin d'année.
Vous avez toutefois dû vous délester de vos supercalculateurs exploités dans la simulation des essais nucléaires français.
P.S. Nous avons effectivement conclu en juin leur cession à l'Etat pour 410 millions d'euros. En revanche, j'ai suspendu la vente de notre branche systèmes de missions critiques, qui sécurise entre autres les communications des avions Rafale et le commandement du programme Scorpion de l'armée de terre. Nous conservons aussi notre branche produits de cybersécurité dédiée aux solutions logicielles et matérielles de chiffrement de données, de gestion des identités et des accès. Ainsi que notre filiale Ipsotek, spécialisée dans la vision artificielle. Ses technologies sont déployées dans les gares et les aéroports, pour repérer les bagages abandonnés par exemple.
Avez-vous un modèle, chez les grands patrons ?
P.S. Pour être franc, je n'en ai pas rencontré qui m'ait fait tomber de ma chaise. J'admire le côté visionnaire d'Elon Musk, sa capacité à faire rêver, plus que ses talents de gestionnaire parce que ça n'a pas l'air d'être son fort. Des gens disruptifs comme lui, je n'en ai jamais croisé, ni en France ni à Londres où j'ai vécu cinq ans. C'est pourtant le genre de profil dont l'Europe aurait bien besoin pour se frotter à la Chine et aux Etats-Unis. On regorge de talents chez nous, mais il nous manque encore cette petite étincelle.
Vous semblez très en retard dans ce domaine porteur de l'IA
P.S. La bataille qui m'intéresse ne fait que commencer, c'est celle des agents intelligents, qui vont automatiser la plupart des tâches administratives dans les entreprises. Par exemple, les chèques reçus ou émis seront analysés pour en extraire les bonnes informations et les retranscrire dans la comptabilité. On peut aussi imaginer que les déclarations et analyses de sinistres d'assurance soient traitées par un robot, remboursements inclus. Aujourd'hui, ça ne marche pas, parce que les modèles de langage, les fameux LLM, ne sont pas assez puissants et que les applications n'ont pas encore été développées, mais ça va venir.
Quel rôle peut jouer Atos dans cette révolution ?
P.S. Nous prévoyons de développer des applications sur mesure pour les entreprises. Nous comptons ainsi créer deux grandes usines numériques d'agents intelligents. La première, en Europe, s'appuierait sur l'intelligence artificielle conçue par Mistral AI. La seconde, aux Etats-Unis, exploiterait des IA américaines. Grâce à elles, je compte attaquer le marché dit de Business Process Outsourcing (BPO), qui consiste pour une entreprise à confier une partie de ses tâches – administratives, comptables ou de gestion de la relation commerciale – à un prestataire spécialisé. Ce type de sous-traitance était jusqu'ici basé sur de la main-d'œuvre humaine qui sera progressivement remplacée par toute une panoplie d'agents intelligents.
Vous confirmez donc que l'IA va engendrer des dégâts sur l'emploi ?
P.S. Il y aura un impact sur l'emploi des cols blancs, des dizaines de millions de jobs vont disparaître, en particulier chez les jeunes et ce sera aussi un défi pour les entreprises. Parlons des développeurs par exemple. Aujourd'hui, 90% du code informatique peut-être généré par IA. On peut donc théoriquement se passer de jeunes développeurs, mais on a quand même besoin de seniors expérimentés pour vérifier que les lignes de code informatique produites par la machine sont fiables. Or, si je n'embauche plus de jeunes, je risque aussi de finir par manquer de seniors ! Donc c'est aussi un casse-tête pour nous, à moins de trouver un moyen de former des jeunes à devenir plus rapidement des experts. Aujourd'hui, je n'ai pas la solution.
Atos pourrait-il jouer un rôle dans notre souveraineté numérique et la protection de nos données ?
P.S. Oui, je note d'ailleurs que certaines grandes entreprises européennes, comme les banques, regardent désormais comment faire migrer leurs data, pour l'heure stockées par exemple chez Amazon ou Google, vers des solutions sécurisées. Cela peut être en réinternalisant leurs données, ou en recourant à un cloud européen, comme OVH. Atos dispose de nombreux data centers en Europe et pourrait se positionner sur de telles solutions. Ces entreprises n'ont pas le choix, car il y a une pression de l'Europe pour que les données les plus sensibles soient hébergées sur notre continent. Ce sera une lame de fond, même si cette migration sera financièrement douloureuse pour ces entreprises !