Le monde a facilement absorbé la perte de plus d'un milliard de barils de pétrole depuis le début de la guerre en Iran fin février, mais il reste toutefois exposé à un risque imminent de nouvelles hausses des prix, alors que la paix à long terme reste un défi ambitieux et que les réserves de sécurité sont déjà épuisées.
Le blocage par Téhéran du détroit stratégique d'Ormuz, essentiel pour l'approvisionnement en hydrocarbures, en réponse aux attaques américano-israéliennes lancées le 28 février contre la République islamique, a conduit les marchés à anticiper une crise énergétique mondiale et a entraîné, en conséquence, une flambée des prix.
Le conflit, qui s'est prolongé pendant les quatre mois suivants, a provoqué la plus grave crise énergétique de l'Histoire, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), avec une perte d'approvisionnement s'élevant, au plus fort de la crise, à 14 millions de barils de brut par jour.
Mais les pires craintes, à savoir que l'Asie et l'Europe se retrouvent à court d'essence, de gazole ou de kérosène, ne se sont jamais concrétisées.
Après avoir atteint un pic d'environ 126 dollars le baril en avril, les cours du pétrole Brent de la mer du Nord LCOc1 se situent désormais en dessous des niveaux enregistrés juste avant le début du conflit.
"Cela suggère que les opérateurs ont considéré cette perturbation comme grave mais gérable, ce qui reflète la confiance dans les systèmes énergétiques et économiques actuels, plus résilients", déclare John Baffes, économiste à la Banque mondiale.
Les données de la Banque mondiale montrent que depuis la crise pétrolière des années 1970, l'intensité pétrolière, c'est-à-dire le rôle joué par cette source d'énergie dans l'activité économique, a diminué de plus de moitié dans la plupart des économies avancées et d'environ 20% dans les pays émergents et en développement.
Au-delà de cette évolution structurelle, trois facteurs spécifiques ont permis d'éviter un scénario catastrophe pendant la crise.
L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont trouvé d'autres débouchés à l'exportation ; l'Asie, avec la Chine en tête, a réduit ses achats, et il est probable que les pays du monde entier aient puisé environ 1 milliard de barils de pétrole dans leurs réserves, notamment dans le cadre d'une libération record des stocks stratégiques par l'AIE.
LA CHINE A ALLÉGÉ LA PRESSION
Selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA), la Chine disposait d'environ 1,4 milliard de barils de pétrole dans ses réserves lorsque la guerre a éclaté, ce qui dépassait les 1,2 milliard de barils détenus au total par les 32 membres de l'AIE, y compris les 413 millions de barils des États-Unis.
L'adoption rapide des véhicules électriques par la Chine ces dernières années, ainsi que la flexibilité de sa production de pétrole et de produits pétrochimiques, ont également joué un rôle, selon Ilia Bouchouev, de l'Oxford Institute for Energy Studies.
"Ils gèrent le marché bien mieux que ne le faisait auparavant l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), souligne Ilia Bouchouev, ancien responsable du négoce des produits dérivés chez Koch Global Partners.
Les ajustements opérés par la Chine, premier importateur mondial de pétrole, ont contribué à atténuer la pression sur la demande mondiale, tandis que le dispositif de l'AIE pour libérer 400 millions de barils de réserves a offert une marge de manoeuvre supplémentaire.
La stratégie de communication de Washington, qui laissait souvent entendre que l'offre allait augmenter, a également conduit les fonds spéculatifs à se montrer réticents à maintenir des positions longues misant sur une hausse des prix, notent les analystes de Société générale.
La situation est rapidement revenue à la normale après la signature en juin d'un accord américano-iranien provisoire visant à mettre fin à la guerre.
SANS FILET DE SÉCURITÉ
Pourtant, en réalité, peu de choses sont restées comme avant la guerre.
Même si l'Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar, l'Irak et Bahreïn reprennent leur production et leurs exportations, il faudra dans certains cas des années avant qu'ils puissent réparer entièrement les dégâts causés à leurs infrastructures énergétiques par les attaques iraniennes.
Si les prix semblent refléter les attentes d'un retour rapide aux niveaux d'approvisionnement d'avant-guerre, les données relatives au trafic des pétroliers dans le détroit d'Ormuz brossent un tableau différent, plus pessimiste.
Le compte à rebours de 60 jours pour parvenir à un accord durable entre Washington et Téhéran se poursuit, mais les progrès sont lents, et des questions clés restent en suspens, notamment l'avenir du programme nucléaire iranien.
Parallèlement, une tâche tout aussi ambitieuse reste à accomplir : reconstituer les réserves mondiales de pétrole, car l'économie mondiale a surmonté la crise en épuisant ces stocks destinés à la protéger des crises d'approvisionnement.
"Cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas fonctionner sans ces stocks, mais simplement que les prix à terme pourraient être plus exposés à des pics de volatilité", explique Ilia Bouchouev.
Chaque hausse de 5 dollars du prix du pétrole ajoute environ 190 milliards de dollars de coûts annuels à l'économie mondiale, selon les calculs de Reuters basés sur une demande de pétrole de 104 millions de barils par jour.
Le réapprovisionnement des stocks, qui est toujours coûteux, a probablement encore augmenté en raison de la guerre.
Avant le conflit, la Banque centrale européenne (BCE) estimait que les prix du pétrole pour 2027-2028 se situeraient entre 63 et 64 dollars le baril, un chiffre qui s'élève désormais à une moyenne comprise entre 65 et 75 dollars, selon un rapport de la banque centrale publié le mois dernier.
Aux cours actuels du Brent, il faudrait probablement plus de 70 milliards de dollars pour remplacer les réserves puisées afin de pallier la perte d'approvisionnement liée à la guerre en Iran.
Tant que cela n'aura pas été fait, le monde continuera de fonctionner sans filet de sécurité, dans un contexte qui reste marqué par l'incertitude.
"Les marchés sous-estiment peut-être le risque de nouvelles perturbations des flux pétroliers", avertit Saul Kavonic, directeur de la recherche chez MST Marquee, ajoutant que l'Iran "devrait continuer à trouver des prétextes pour entraver les flux traversant le détroit".
(Reportage Dmitry Zhdannikov, Robert Harvey et Ahmad Ghaddar, avec la contribution de Sarah McFarlane ; version française Diana Mandia, édité par Sophie Louet)

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