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Marchés émergents : un calme de marché trompeur face à l’accumulation des risques ?
information fournie par TRIBUNE LIBRE 18/05/2026 à 13:55

Le siège de la Bourse indienne, à Bombay. (crédit : Indranil Aditya / NurPhoto via AFP)

Le siège de la Bourse indienne, à Bombay. (crédit : Indranil Aditya / NurPhoto via AFP)

Par Polina Kurdyavko, Head of Emerging Market Debt, RBC Bluebay AM


Même si certaines poches spécifiques du marché ont réagi en termes de prix, dans l'ensemble, il semble régner une forme de calme sur les marchés. Selon nous, cela s'explique par plusieurs facteurs interconnectés.

Tout d'abord, concernant le conflit, le marché semble largement adopter une posture d'attente. Le consensus est que les deux camps souhaitent au final désamorcer les tensions par des canaux diplomatiques plutôt que d'entrer dans une nouvelle phase de conflit militaire, et les investisseurs sont prêts à regarder au-delà des mauvaises nouvelles de court terme.

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Peut-être plus important encore : depuis l'après Russie/Ukraine, les marchés se sont progressivement adaptés à fonctionner dans un environnement de conflit permanent. Les économies s'ajustent désormais structurellement aux situations de guerre via des financements extérieurs durables (Ukraine), la diversification des chaînes d'approvisionnement et les dépenses d'infrastructure (Moyen-Orient). Cette normalisation de «l'économie du conflit» a atténué les réactions des marchés face aux chocs géopolitiques qui, auparavant, auraient pu provoquer de la panique.

Mais il existe aussi une dimension comportementale. Le marché est devenu en quelque sorte désensibilisé aux risques liés aux gros titres, notamment ceux provenant des décideurs américains, compte tenu de leur fréquence ces dernières années et de la tendance à revenir sur certaines annonces.

L'an dernier, les annonces de droits de douane avaient déclenché des prédictions de choc massif sur les chaînes logistiques et de récession imminente ; pourtant, rien de tout cela ne s'est matérialisé, et les investisseurs trop défensifs ont été pénalisés.

Cette fois-ci, les investisseurs choisissent largement de se concentrer sur les aspects positifs et sur la solidité persistante de l'économie américaine, après une saison de résultats solide qui a propulsé les actions proches de leurs plus hauts historiques. Le thème de l'IA continue également d'alimenter des dépenses massives dans le secteur.

Cette résilience ne se limite pas aux actions. Sur le marché obligataire, les rendements élevés soutiennent l'intérêt pour le crédit américain comme émergent. Au-delà des marchés développés, les exportateurs de matières premières des marchés émergents ont particulièrement profité de la hausse des prix des commodities, tandis que les devises émergentes ont fait preuve d'une forte résilience, offrant un carry attractif aux niveaux actuels. Le dollar, de son côté, a sous-performé sur une base ajustée du bêta.

Cela dit, le sentiment de marché peut encore basculer relativement vite si les tensions géopolitiques s'aggravent ou si l'incertitude politique se renforce. L'enjeu clé consiste à distinguer les véritables opportunités structurelles des excès de valorisation — une distinction qui devient cruciale lors des phases de revalorisation brutale.

Pourquoi les marchés réagissent-ils différemment aux chocs géopolitiques aujourd'hui ?

Du point de vue des marchés émergents, cette classe d'actifs a historiquement souffert lors des périodes de forte volatilité géopolitique. Pourtant, ces dernières années, cette dynamique a changé, les marchés émergents faisant preuve d'une résilience bien supérieure. Que ce soit après les annonces de tarifs douaniers américains de représailles en 2025 ou dans le cadre du conflit actuel au Moyen-Orient, la classe d'actifs a beaucoup mieux résisté qu'on aurait pu l'anticiper.

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Selon nous, cela s'explique par le fait que les marchés émergents sont fondamentalement dans une situation bien plus solide qu'il y a dix ans. Les marchés locaux se sont fortement développés, et les banques centrales émergentes ont globalement adopté des cadres orthodoxes. Les dynamiques d'inflation, bien qu'encore élevées dans certains pays, sont revenues vers les objectifs dans la majorité des économies, laissant les taux réels proches de leurs plus hauts historiques.

Le segment corporate est également beaucoup plus sain après avoir traversé plusieurs cycles de crédit et crises successives comme Russie/Ukraine, l'immobilier chinois ou encore le Covid. La plupart des émetteurs émergents disposent désormais de fondamentaux nettement plus robustes, avec des niveaux de liquidité suffisants pour être mobilisés en période de crise.

Cela signifie que les émetteurs émergents sont aujourd'hui généralement plus résilients et mieux capables de gérer la volatilité de court terme. C'est aussi l'une des principales raisons pour lesquelles nous n'avons pas observé d'impact significatif sur les estimations de défaut malgré la montée des tensions géopolitiques.

Le yuan peut-il réellement accélérer la dédollarisation des marchés mondiaux ?

La dédollarisation est en marche, mais de façon progressive. La Chine règle désormais certaines transactions énergétiques en yuan, et plusieurs pays cherchent à réduire leur concentration de réserves en dollars américains. À long terme, cela devrait être négatif pour la part du dollar dans les transactions mondiales.

Cela dit, le statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale reste soutenu par la profondeur et la liquidité des marchés de capitaux américains, qui n'ont aujourd'hui aucun véritable substitut. Nous ne sommes pas dans un scénario où le dollar perdrait son statut de devise de réserve dans un horizon prévisible.

En revanche, nous nous attendons à voir s'installer une tendance durable de faiblesse du dollar après quinze années de renforcement. Une tendance baissière du billet vert devrait persister à moyen terme, soutenue par plusieurs facteurs convergents : des valorisations élevées du dollar, un positionnement mondial très chargé sur les actifs américains et l'essoufflement de l'exceptionnalisme américain à mesure que la croissance se normalise.

Si la dédollarisation devait accélérer au-delà des tendances actuelles, cela pourrait créer des vents contraires supplémentaires pour les valorisations du dollar. Ces facteurs structurels devraient constituer un soutien durable pour les actifs émergents sur plusieurs trimestres.

Historiquement, les périodes de faiblesse du dollar ont coïncidé avec des flux plus importants vers les marchés émergents, le dollar devenant moins attractif tandis que les actifs émergents gagnent en attrait relatif. Cela dit, nous restons prudents à court terme dans un scénario d'escalade géopolitique supplémentaire. Cela plaide pour une flexibilité tactique plutôt qu'une conviction directionnelle agressive.

Vers un système financier mondial plus fragmenté : quels enjeux pour les investisseurs ?

Nous observons les débuts d'une fragmentation, alimentée par des politiques de plus en plus centrées sur les intérêts domestiques. L'environnement tarifaire américain en est la manifestation la plus visible, mais cette tendance est observable dans de nombreuses juridictions, les décideurs privilégiant les considérations nationales au détriment de l'intégration multilatérale.

Ce qui est important pour les investisseurs, c'est de comprendre que cette fragmentation n'est pas uniformément négative : elle redessine les flux de capitaux et les chaînes d'approvisionnement. Les entreprises relocalisent leur production, rapprochent leurs chaînes logistiques ou les déplacent hors des régions jugées stratégiquement vulnérables. Cela crée une forte dispersion des performances : certains secteurs et régions bénéficient de cette réorganisation, tandis que d'autres subissent des vents contraires.

L'enjeu consiste donc à construire des portefeuilles capables de résister à ces transformations plutôt qu'à parier sur un scénario unique. Il faut rappeler que les marchés émergents regroupent plus de 100 pays différents, ce qui laisse une grande flexibilité pour positionner les portefeuilles afin de profiter — ou au minimum résister — à des thèmes comme une moindre dépendance aux flux internationaux de capitaux ou la hausse des prix des matières premières.

Comment adapter son allocation à un monde marqué par la volatilité géopolitique ?

Globalement, nous sommes entrés dans ce conflit avec une exposition bêta faible au marché, privilégiant des positions idiosyncratiques tout en maintenant des couvertures macro pour nous protéger contre une forte correction généralisée.

Sur le plan régional, nous étions sous-pondérés sur le Moyen-Orient en raison des risques géopolitiques et de l'affaiblissement des fondamentaux de certains émetteurs, ainsi qu'en Asie où les valorisations constituaient notre principale préoccupation. Nous avons également profité de la faible volatilité de janvier et du début février pour ajouter des protections de queue («tail hedges») à des niveaux peu coûteux.

Après le début du conflit, nous avons réduit les positions les plus exposées à une poursuite de l'escalade. Dans le crédit, des pays régionaux comme la Turquie et l'Égypte ont été réduits, tandis que nous avons encore diminué notre exposition aux crédits moyen-orientaux directement affectés par la guerre.

À l'inverse, nous avons renforcé notre exposition aux exportateurs nets de pétrole profitant de la hausse des prix du brut et de la future diversification des flux énergétiques hors du détroit d'Ormuz. Grâce au niveau de protection avec lequel nous étions entrés dans la période, nous avons pu ajouter du risque sur des valeurs que nous jugions survendues et attractives.

À l'avenir, notre positionnement reste prudent. Nous conservons des positions longues idiosyncratiques dans des secteurs bénéficiant de véritables moteurs structurels comme l'IA ou les exportateurs de matières premières, tout en restant plus défensifs sur les secteurs vulnérables à la hausse des prix de l'énergie.

Au sein des marchés émergents, nous privilégions les souverains dotés de cadres politiques crédibles et d'une dynamique de réformes, plutôt que de rechercher du carry dans des pays où les rendements élevés ne font que compenser une détérioration des fondamentaux.

Nous maintenons également des couvertures sur les positions macro, crédit et devises locales. Régionalement, nous continuons de privilégier l'Amérique latine en raison de son éloignement des foyers géopolitiques, ainsi que certaines opportunités idiosyncratiques comme l'Ukraine. Nous restons prudents sur l'Asie en raison de son statut d'importateur d'énergie, ainsi que sur le Moyen-Orient du fait de sa proximité avec le conflit.

Au niveau sectoriel, nous voyons des opportunités dans le pétrole et le gaz ainsi que dans certains segments des métaux et mines, tandis que les financières représentent une part importante de nos portefeuilles. À terme, le secteur des transports pourrait également offrir des opportunités attractives compte tenu de l'élargissement des valorisations provoqué par les tensions géopolitiques.

Les principaux angles morts… et les meilleures opportunités de marché

Le principal angle mort du marché réside dans la sous-estimation d'une hausse durable des prix de l'énergie et de ses effets de second et troisième ordre sur l'économie mondiale et les réponses politiques.

Le cessez-le-feu entre les États-Unis et l'Iran reste extrêmement fragile, les négociations étant dans l'impasse. Cela a poussé les prix du pétrole à la hausse, renforçant le risque d'un choc énergétique prolongé plutôt que d'un simple pic temporaire.

L'impact énergétique est déjà visible sur plusieurs dimensions. Les rendements des Treasuries connaissent un bear flattening, les banques centrales adoptent partout un ton plus hawkish, et plusieurs gouvernements envisagent des mesures budgétaires compensatoires comme des baisses de taxes sur l'essence — ce qui risque de maintenir une pression haussière sur les taux longs.

Pour les marchés émergents, ce choc énergétique accentue fortement les divergences régionales. Les importateurs de pétrole comme les Philippines, le Vietnam, l'Indonésie ou l'Inde font face à des pressions inflationnistes plus fortes susceptibles de mettre à l'épreuve la patience des banques centrales à mesure que les surprises inflationnistes se multiplient.

À l'inverse, les exportateurs latino-américains de matières premières restent mieux positionnés grâce à des prix du pétrole élevés et à des bénéfices résilients, même si le coût plus élevé de l'énergie limite de nouvelles baisses de taux au Mexique et au Brésil.

L'univers d'opportunités reste néanmoins attractif pour les investisseurs bien positionnés. Nous maintenons notre préférence pour l'Amérique latine ainsi que pour les économies émergentes bénéficiant structurellement de prix du pétrole élevés. Dans les marchés développés, le secteur technologique continue de profiter d'une forte dynamique bénéficiaire, même si les valorisations appellent à la prudence.

L'enjeu principal est désormais d'identifier les gagnants et les perdants dans un environnement où la dispersion des performances s'accentue.

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