Mais que se passe-t-il ? Alors que les tensions géopolitiques (et les budgets militaires) bondissent aux quatre coins du monde, les géants de la défense européenne ont laissé de sacrées plumes en Bourse au cours des trois derniers mois : -54% pour CSG, -25% pour Rheinmetall, -20% pour Saab, -17% pour Leonardo, -13% pour BAE Systems, -11% pour Dassault Aviation... En réalité, les marchés regardent au-delà du simple récit du réarmement européen. Et il faut désormais considérer que la hausse des dépenses militaires est déjà largement intégrée dans les valorisations.
Après les fortes performances enregistrées en 2024 et 2025, les valeurs de défense étaient devenues un consensus de marché. Mais le renversement est très net : selon Tikehau Capital, les positions acheteuses des fonds spéculatifs sur le secteur sont passées d'environ 23 à 12 milliards de dollars, tandis que les positions vendeuses ont atteint plus de 4% du flottant, leur plus haut niveau depuis le sommet UE-OTAN de février 2025. En clair ? De nombreux investisseurs ont simplement pris leurs bénéfices après une envolée spectaculaire des cours.
"Les valeurs de la défense étaient survalorisées pour la plupart et il faut aussi toujours se méfier des effets de mode en bourse", analysait récemment Christopher Dembik, conseiller en stratégie d'investissement chez Pictet AM. "Tout le monde a voulu se ruer en bourse sur ce secteur, sans parfois comprendre les fondamentaux, l'importance de la commande publique, et la cyclicité. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas investir mais il faut savoir prendre ses bénéfices à temps".
Les budgets militaires victimes des guerres... politiques
Les intervenants s'inquiètent aussi de la capacité des Etats européens à maintenir un effort budgétaire aussi important dans la durée. D'autant que les indicateurs économiques ne sont pas rassurants, entre croissance atone, déficits élevés ou remontée des coûts énergétiques...
Outre les capacités financières, la volonté politique de l'Europe à bâtir sa souveraineté militaire peut être interrogée, surtout lorsque l'on constate que de nombreux pays européens continuent de se fournir abondamment auprès de l'Oncle Sam, au détriment de leurs homologues européens.
En France, le récent blocage au Sénat de la loi de programmation militaire français illustre aussi des difficultés politiques qu'il reste à surmonter pour rassurer les investisseurs. En effet, la semaine dernière, la demande de rallonge globale du budget 50 milliards d'euros jusqu'en 2030 a essuyé un sérieux revers, victime de la guerre, cette fois-ci politique, que les élus se sont livrée.
Marchés exigeants et drones disruptant
Les investisseurs sont également plus attentifs à l'exécution opérationnelle. Dans un contexte de valorisations élevées, le moindre retard de livraison ou la moindre déception sur les résultats est davantage sanctionné.
Le cas de Rheinmetall illustre cette nouvelle exigence. Le groupe allemand a publié des résultats du quatrième trimestre 2025 légèrement inférieurs aux attentes et son titre a perdu 22% depuis le début de l'année, malgré un environnement fondamental toujours favorable.
Par ailleurs, l'essor des drones et des systèmes autonomes questionne les modèles traditionnels de la guerre terrestre : désormais, un drone à quelque milliers d'euros peut détruire un tank ou un blindé qui vaut 1000 fois son prix.
Les groupes les plus exposés aux équipements lourds traditionnels ne bénéficient donc plus automatiquement de la même prime que les acteurs positionnés sur les nouvelles technologies de défense.
Des fondamentaux qui restent solides
Malgré ce coup d'arrêt boursier, les indicateurs industriels demeurent impressionnants. La France prévoit 413 milliards d'euros de dépenses militaires dans le cadre de la loi de programmation militaire 2024-2030. En Allemagne, le budget de défense pourrait atteindre 145 milliards d'euros en 2027, soit une hausse de 21% par rapport au niveau précédent.
Surtout, les carnets de commandes continuent de battre des records : 73 milliards d'euros de commandes pour Rheinmetall, près 57 milliards pour Leonardo, 53 milliards pour Thales ou encore 46,5 pour Dassault Aviation.
Les analystes de Tikehau évoquent ainsi une progression quasi continue des carnets de commandes entre 2023 et le premier trimestre 2026 pour l'ensemble des grands acteurs européens du secteur.
Une pause plutôt qu'un retournement ?
Ainsi, la correction actuelle ressemble davantage à une phase de digestion qu'à une remise en cause de la thèse d'investissement. Le réarmement européen répond non seulement à plusieurs décennies de sous-investissement mais aussi au désengagement américain en Europe. Les visées expansionnistes de Washington sur un territoire européen comme le Groenland a aussi rappelé au Vieux Continent la nécessité d'assurer lui-même sa défense.
Cette fracturation USA/Europe se ressent sur les marchés : les investisseurs ne traitent plus la défense comme un bloc homogène mais discriminent davantage les acteurs selon leur géographie, leur exposition technologique, leur qualité d'exécution et leur capacité à convertir les commandes en croissance rentable.
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