[Je suis l'auteur de ce texte]
Bonjour à tous !
Imaginez la scène demain matin au réveil : vous prenez votre café, vous ouvrez l’application de votre banque, et l’écran reste figé. Votre carte bancaire est refusée à la boulangerie, vos virements sont bloqués et le distributeur automatique avale votre code sans recracher un seul billet. En une nuit, l’institution qui détient vos économies a été fermée par les autorités. Vous n’êtes plus un citoyen libre disposant de son patrimoine, vous êtes un créancier coincé derrière un rideau de fer numérique.
Ce cauchemar n’est pas une fiction catastrophiste : c’est très exactement ce que vivent, depuis l’aube du 3 novembre, trois millions de citoyens au Paraguay, soit 60 % de la population adulte du pays, après la fermeture brutale d’Ueno Bank par la Banque centrale. Et pour tout épargnant européen qui croit encore que les ratios comptables officiels et les fonds de garantie de l’État sont des boucliers magiques, ce qui vient de se dérouler en quarante-huit heures chronos en Amérique du Sud est un cas d’école clinique qu’il faut étudier à la loupe.
1- Le mensonge des bilans : de 15 % de solvabilité à la faillite en six mois
Comment l’une des plus grandes banques du pays, championne de la banque mobile ayant séduit les deux tiers de la nation, a-t-elle pu s’effondrer en une nuit ? En mars dernier, Ueno Bank affichait pourtant fièrement un ratio de solvabilité de 15,01 %, largement au-dessus du minimum légal de 12 %. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes réglementés.
Sauf qu’une fois les maquillages comptables grattés par les inspecteurs, la réalité est apparue dans toute sa nudité : les fonds propres réels étaient tombés à moins de la moitié du seuil légal. Pourquoi ? À cause du plus vieux poison de l’histoire financière : le prêt entre amis. Pendant que les petits déposants confiaient leur épargne à l’application mobile, les dirigeants utilisaient la banque comme une caisse noire légale pour arroser de crédits les sociétés liées aux propriétaires de l’établissement. Lorsque ces prêts de complaisance ont tourné au vinaigre, le capital censé protéger les déposants s’est évaporé.
2- La consanguinité d’État : quand le contrôleur est dans le lit du banquier
Mais le véritable explosif qui a transformé cette faillite bancaire en séisme politique tient en un mot : l’entre-soi.
En découvrant que leurs comptes étaient gelés, les Paraguayens ont regardé qui était censé surveiller la banque. Et qu’ont-ils trouvé au sommet de l’État ? Le gouverneur de la Banque centrale, Carlos Carvallo, n’était autre que l’ancien président de l’entité qui avait précédé Ueno Bank ! Quant au président de la République lui-même, Santiago Peña, il avait personnellement détenu des parts dans la maison mère de la banque avant d’orienter vers cet établissement plus de 800 millions de dollars de fonds publics, dont 380 millions issus de la caisse des retraites et de santé du pays (l’IPS), prenant en otage la pension de 32 000 retraités !
La réaction de la rue a été d’une brutalité proportionnelle à la trahison. Un peuple peut tolérer la crise économique ou l’inflation, mais il ne pardonne jamais qu’on lui vole son bas de laine avec la complicité de ceux qui devaient le protéger. Le 3 novembre, la banque fermait. Le même jour, le gouverneur de la Banque centrale démissionnait. Le 5 novembre, après deux jours d’émeutes, le président de la République démissionnait à son tour, aussitôt destitué à l’unanimité (78 voix contre 0) par un Parlement lâchant un homme devenu radioactif. En quarante-huit heures, la faillite d’une banque a balayé un régime.
3- La grande illusion de la « garantie des dépôts »
Évidemment, comme le feraient Bercy et Francfort demain matin chez nous avec leurs fameux 100 000 euros de garantie théorique, les autorités paraguayennes ont tenté de calmer la foule en brandissant leur Fonds de garantie des dépôts (qui couvre théoriquement 97 % des clients jusqu’à environ 38 000 dollars).
Or, c’est ici que se niche l’escro-querie intellectuelle que je dénonce sans relâche : il y a un gouffre entre avoir légalement droit à un remboursement sur le papier et disposer de son argent immédiatement pour acheter à manger et payer ses factures. Dans les faits, la Banque centrale n’a pu débloquer dans l’urgence qu’un plafond dérisoire d’environ 1 700 dollars par client, pendant que des millions de demandes d’ouverture de comptes faisaient sauter les serveurs des banques concurrentes.
Retenez cette loi d’airain de la finance moderne : l’argent que vous voyez affiché sur l’écran de votre téléphone n’est pas votre argent. C’est une créance chirographaire sur une société privée. Vous avez prêté vos liquidités à une banque, et le jour où son bilan casse sous le poids des dettes souveraines ou des crédits pourris, la porte se ferme d’abord, et l’on discute des mois plus tard de ce que l’on veut bien vous rendre au compte-gouttes.
La confiance met des décennies à se bâtir à coups de discours rassurants, mais elle meurt en une seconde devant un distributeur de billets éteint. Ne l’oubliez jamais lorsque vous regardez la montagne de dettes sur laquelle repose notre propre système bancaire européen.
Bien à vous