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CAC 40 : La gauche a perdu le nord. Nous avons perdu la carte.

04 nov. 2026 16:27

[Je suis l'auteur de ce texte. Pardonnez la longueur, il est important.]

Bonjour à tous !

Il se passe quelque chose d'assez extraordinaire dans notre société. Quelque chose de profondément inquiétant et, pour tout dire, d'assez fascinant : nous ne sommes même plus capables de nous mettre d'accord sur ce que nous avons sous les yeux ! Je ne parle évidemment pas de nos opinions politiques. Que nous soyons de gauche, de droite ou d'ailleurs, il est parfaitement normal que nous ayons des idées différentes. C'est même le principe de la démocratie ! Non, je parle de quelque chose de beaucoup plus grave : nous ne nous disputons plus seulement sur ce qu'il faudrait faire, nous nous disputons désormais sur ce qui existe ! Prenez l'école, l'économie, la sécurité ou l'immigration. Avant même d'examiner les faits, nous voilà souvent occupés à juger les intentions de celui qui les présente. Et je ne parle même pas des réseaux sociaux, où quelques secondes suffisent à transformer une nuance en trahison et une question en déclaration de guerre. Nous utilisons pourtant les mêmes mots : liberté, justice, égalité, progrès, démocratie... Sauf que nous ne leur donnons plus nécessairement le même sens. Alors, comment voulez-vous construire un avenir commun si nous ne parvenons même plus à nous accorder sur la description de notre présent ?

Une expression que j'ai forgée me semble particulièrement bien décrire cette situation : l'anomie épistémique. Je vous l'accorde, c'est un peu barbare, mais mon idée est finalement très simple. Le sociologue Émile Durkheim parlait d'« anomie » pour désigner une société dont les règles et les repères communs se désagrègent. Quant au terme « épistémique », il concerne notre manière de connaître et de comprendre les choses. Associons les deux et nous obtenons une société dont les membres ne partagent plus suffisamment de références communes pour distinguer collectivement les faits des opinions et des croyances. En juin 2026, une étude du CEVIPOF montrait que 69 % des Français interrogés se situaient dans la partie élevée d'un indice de « brouillage cognitif », contre 55 % au Royaume-Uni. Cela ne signifie évidemment pas que les Français auraient perdu la capacité de distinguer le vrai du faux, mais que notre rapport collectif à l'information devient particulièrement incertain. Hannah Arendt avait déjà soulevé cette question fondamentale du monde commun : nous pouvons avoir mille opinions différentes sur un événement, mais encore faut-il pouvoir nous accorder sur le fait qu'il a eu lieu ! Sans cela, nous ne débattons plus, nous juxtaposons des croyances.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Je vais probablement décevoir les amateurs de grandes conspirations, mais je ne crois pas une seconde à l'existence d'un mystérieux chef d'orchestre organisant notre désagrégation. Nous avons réussi cet exploit tout seuls ! Pas besoin de complot lorsque des millions de comportements individuels, parfaitement compréhensibles pris séparément, finissent par produire collectivement une situation absurde. Et je crois que l'une des grandes transformations à l'origine de ce phénomène est la substitution progressive du consommateur au citoyen. Car le consumérisme ne consiste pas simplement à acheter le dernier téléphone à la mode. C'est une manière de considérer le monde où tout doit devenir accessible, immédiatement et, si possible, sans contrainte. Nous voulons des services publics performants sans nécessairement accepter leur coût, une transition écologique sans renoncer à notre confort, une école exigeante mais sans toujours vouloir entendre parler d'effort ou d'échec. Nous avons progressivement pris l'habitude de considérer la société comme un prestataire auquel nous adressons nos exigences plutôt que comme une construction collective dont nous sommes également responsables.

Or, la différence est fondamentale ! Le consommateur se demande ce qu'il peut obtenir, tandis que le citoyen devrait également se demander ce qu'il peut contribuer à construire. Depuis des décennies, le marché nous apprend à comparer, à réclamer, à satisfaire nos désirs et à changer de fournisseur lorsque nous sommes mécontents. Nous avons fini par importer ces réflexes dans notre rapport à la société tout entière. Le problème n'est évidemment pas que les individus aient des aspirations personnelles, mais qu'elles deviennent parfois la seule mesure du progrès collectif. Car vivre ensemble suppose précisément d'accepter que nos intérêts ne coïncident pas toujours et que le bien commun exige certaines contraintes partagées. Nous voulons les avantages de la vie collective avec les réflexes de l'individualisme. Et cette contradiction, que le néolibéralisme a largement contribué à nourrir, ne disparaît pas miraculeusement lorsque le consommateur se découvre une vocation révolutionnaire !

C'est même ici que l'histoire devient franchement savoureuse. Car voilà que cette société, dont les comportements ont été profondément façonnés par la logique marchande, produit des individus qui se revendiquent farouchement anticapitalistes ! Attention, je ne dis pas que le néolibéralisme serait devenu anticapitaliste. Ce serait absurde. Je dis quelque chose de beaucoup plus amusant : on peut parfaitement détester le capitalisme tout en conservant les réflexes du consommateur qu'il a contribué à fabriquer ! On dénonce la société marchande, mais on mesure parfois le progrès à l'étendue des biens et services auxquels chacun devrait avoir accès. On réclame la sobriété écologique, mais les sacrifices deviennent moins séduisants lorsqu'ils nous concernent personnellement. On fustige la concurrence économique tout en se livrant à une concurrence féroce pour obtenir reconnaissance, visibilité et statut moral. Bref, on manie le vocabulaire de la lutte finale avec la psychologie d'un client mécontent ! La révolution, oui, mais avec livraison express et possibilité de retour gratuit ! Je caricature ? Bien sûr ! Mais derrière la caricature se cache une contradiction qu'il serait dommage d'ignorer : comment prétendre rompre avec un système économique tout en conservant une conception du bonheur largement façonnée par lui ?

Et c'est précisément ce paradoxe qui m'amène à m'interroger sur le positionnement idéologique d'une partie de la gauche française. Soyons clairs : le consumérisme n'est pas une invention de la gauche, l'individualisme ne possède aucune carte de parti et le mépris des faits lorsqu'ils deviennent gênants se porte également très bien à droite ! Mais c'est justement parce que la gauche s'est historiquement construite autour de l'émancipation collective que certaines de ses évolutions me semblent contradictoires. Elle voulait rassembler ceux qui, malgré leurs différences, partageaient une même condition sociale. Elle défendait l'idée que les individus pouvaient dépasser leurs intérêts particuliers pour obtenir ensemble ce qu'ils ne pouvaient obtenir séparément. C'était tout le sens des solidarités ouvrières, du syndicalisme et de l'ambition universaliste. Or, dans certains courants contemporains, j'observe une tendance assez paradoxale : à force de vouloir reconnaître toutes les différences, on risque de ne plus savoir ce qui nous rassemble.

Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit ! Reconnaître les discriminations et les injustices particulières est parfaitement légitime. Mais à quel moment cette reconnaissance devient-elle une manière d'enfermer chacun dans sa différence ? Comment construire une solidarité générale si nous finissons par considérer la société comme une addition de groupes aux intérêts nécessairement antagonistes ? Il me semble qu'une partie de la gauche s'est enfermée dans cette contradiction. Elle prétend combattre l'atomisation de la société tout en adoptant parfois un langage qui la découpe en catégories toujours plus étroites. Elle revendique l'universel mais semble quelquefois se méfier de ce qui pourrait transcender les particularités. Elle dénonce l'individualisme néolibéral tout en donnant parfois l'impression de remplacer l'individu consommateur par l'individu revendicateur. Dans les deux cas, le mécanisme peut devenir étrangement similaire : chacun se présente avec ses frustrations, ses exigences et considère que la société devrait prioritairement y répondre. Nous sommes alors bien loin de l'idée selon laquelle le progrès collectif suppose des intérêts communs, mais aussi des contraintes partagées !

Et c'est ici que notre anomie épistémique revient frapper à la porte. Car lorsque chacun apprend à interpréter la réalité à travers ses appartenances et ses convictions, le risque est grand d'accorder davantage d'importance à celui qui parle qu'à ce qu'il dit. Dis-moi d'où tu parles, je te dirai si le réel a le droit d'exister ! Avant même de chercher à savoir si une affirmation est exacte, on examine l'identité ou les intentions supposées de celui qui la formule. Pratique ! À défaut de pouvoir réfuter un argument, on peut toujours disqualifier celui qui l'avance. Le problème, c'est que l'argument, lui, n'a pas disparu. Il attend simplement le prochain débat. Or, il existe une distinction fondamentale que nous semblons oublier : le droit d'avoir une opinion n'est pas le droit d'avoir ses propres faits. Le premier est indispensable à la démocratie, le second est une absurdité. Nous pouvons regarder les mêmes statistiques et proposer des politiques radicalement différentes, mais nous devons au minimum partager des méthodes permettant de les examiner et de les vérifier. Sinon, nous ne cherchons plus à comprendre le monde, nous cherchons à lui faire confirmer ce que nous avions déjà décidé d'en penser !

Cette confusion est d'autant plus préoccupante que le consumérisme a désormais trouvé un formidable prolongement dans notre rapport à l'information. Nous choisissons nos sources, nos communautés, nos indignations et parfois jusqu'aux faits que nous acceptons d'entendre. Autrefois, nous choisissions notre journal ; aujourd'hui, nous pouvons presque choisir notre réalité ! Plus nous fréquentons des environnements qui confirment nos convictions, moins nous sommes préparés à entendre celles qui les contredisent. Le désaccord cesse alors d'être une confrontation d'arguments pour devenir une épreuve de fidélité à son camp. Reconnaître qu'un adversaire puisse avoir raison revient presque à le trahir. Nous ne sommes plus très loin de cette situation absurde où l'on préfère défendre une erreur collectivement plutôt que reconnaître une vérité individuellement ! Et lorsque cette mécanique se généralise, la société se fragmente en autant de récits concurrents, chacun persuadé de détenir la bonne interprétation du monde.

Les conséquences politiques sont considérables. Car une société dans laquelle chacun défend ses intérêts, ses indignations et sa propre représentation du réel finit par rencontrer une difficulté majeure : construire des revendications communes. La colère ne disparaît pas, bien au contraire ! Elle prospère, se partage, se commente et devient parfois une forme de reconnaissance sociale. Mais elle se disperse. Les réseaux sociaux récompensent souvent ce qui choque ou oppose, les organisations politiques peuvent être tentées de privilégier les antagonismes qui mobilisent leurs sympathisants et le marché poursuit tranquillement sa logique en répondant à la multiplication des désirs individuels. Chacun suit sa rationalité, chacun défend ses intérêts, et l'addition de toutes ces logiques peut produire exactement l'inverse de ce que chacun espérait ! Il n'est nul besoin d'un complot pour produire le désordre. Nous fabriquons spontanément des oppositions qui finissent parfois par nous empêcher de reconnaître ce qui nous rassemble. Il est toujours plus simple de calmer une tête qui dépasse qu'une foule en colère. Mais encore faut-il que cette foule soit capable de comprendre ce qui l'unit ! Une multitude d'individus mécontents ne constitue pas nécessairement une force collective. Elle peut aussi devenir une collection de solitudes qui s'affrontent.

Voilà pourquoi les contradictions idéologiques de certains courants de gauche me semblent dépasser largement les querelles partisanes. Comment une famille politique historiquement attachée à l'émancipation collective peut-elle répondre à une évolution qui fragilise précisément les conditions de cette émancipation ? Comment dénoncer les effets désagrégateurs du néolibéralisme tout en reproduisant certaines de ses logiques individualistes ? Et comment défendre la solidarité si l'on ne parvient plus à construire un cadre commun permettant de discuter sereinement des injustices et de leurs solutions ? C'est peut-être ce qui explique cette expression volontairement provocatrice qui me traverse parfois l'esprit : être un « léniniste-marxiste de droite ». Non pas parce que je défendrais le léninisme, certainement pas ! Mais parce que notre époque est devenue si paradoxale qu'on pourrait presque emprunter à Marx sa critique d'une société qui transforme tout en marchandise, tout en reprochant à certains de ses héritiers politiques d'en avoir adopté les réflexes ! Et la droite n'échappe pas davantage à ses contradictions lorsqu'elle prétend défendre la cohésion sociale sans toujours interroger les mécanismes économiques qui contribuent à la fragiliser. À croire que chacun a fini par emprunter à son adversaire ce qui contredit le mieux ses propres principes !

Mais au-delà de ces paradoxes, une question demeure : que reste-t-il d'une société lorsque ses membres ne parviennent plus à s'accorder sur une description minimale du monde qu'ils partagent ? Je ne demande à personne de penser comme moi et je ne souhaite surtout pas que nous soyons tous d'accord. Ce serait terriblement ennuyeux et probablement assez inquiétant ! Je voudrais simplement que nous retrouvions la capacité à distinguer ce que nous savons, ce que nous pensons et ce que nous croyons. Que nous puissions accepter qu'une personne ait raison sur un fait et tort sur ses conclusions, reconnaître qu'une bonne intention ne suffit pas à faire une bonne politique et qu'une conviction sincère ne constitue pas une démonstration. Car le réel ne négocie pas. Une difficulté économique ne disparaît pas parce qu'elle contrarie nos convictions. Une injustice ne cesse pas d'exister parce qu'elle dérange notre conception du monde. Et un fait ne devient pas faux parce que celui qui le rapporte nous déplaît.

Finalement, je ne souhaite qu'une chose : que nous puissions de nouveau regarder ensemble le même monde, reconnaître ce que nous y voyons et nous disputer ensuite, autant qu'il nous plaira, sur la meilleure manière de le transformer. Car une société qui ne sait plus décrire ce qu'elle est finit par ne plus savoir ce qu'elle veut devenir. Et lorsqu'un peuple ne partage plus suffisamment de réalité pour construire un avenir commun, ce n'est pas seulement sa démocratie qui vacille, c'est l'idée même de faire société qui commence à perdre son sens.

Nous avons voulu libérer l'individu de toutes les contraintes. Prenons garde de ne pas finir par le libérer aussi de ce qui le reliait aux autres.

Bien à vous

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