Les marchés doutent que la France puisse décider » : l’alerte de l’ex-ministre grec des Finances !
Alors que la France s’interroge sur la soutenabilité de ses finances publiques et que l’Union européenne peine à concilier discipline budgétaire, investissements et impératif de compétitivité, le souvenir de la crise grecque résonne avec une acuité particulière. Ancien ministre grec des Finances, en première ligne au moment où Athènes a basculé dans la crise en 2009, George Papaconstantinou en connaît les mécanismes, les impasses et les conséquences politiques.
Dans un ouvrage coécrit avec l’économiste Jean Pisani-Ferry (Les Nouvelles Règles du jeu, éditions du Seuil), il revient sur cette expérience et sur les leçons que l’Europe n’a peut-être pas toutes tirées de cette décennie. Papaconstantinou ne prédit pas la faillite de la France, mais décrit avec précision la dynamique insidieuse par laquelle l’instabilité politique finit par transformer une vulnérabilité budgétaire gérable en une crise de défiance progressive et coûteuse.
Le Point : Que vous inspire la France en ce moment ?
George Papaconstantinou : Je ne peux pas répondre en économiste seulement. J’ai vécu et travaillé à Paris pendant dix ans, et ce que je vois en ce moment me touche autrement qu’un tableau de chiffres : des lycéens et des étudiants dans la rue, des tensions, et un malaise social plus large autour du coût de la vie. Il faut évidemment distinguer les revendications légitimes des actes de violence inacceptables, que rien ne saurait justifier. Mais quand de très jeunes gens descendent dans la rue pour parler de leurs conditions d’études et de leur avenir, c’est un signal sur la confiance d’une génération dans ce que le pays lui propose.
C’est aussi ce que la Grèce m’a appris : j’ai vu moi-même la rue gronder, et je sais que la crise financière et la crise sociale ne sont jamais deux sujets séparés. Les marchés regardent le déficit ; les citoyens regardent s’ils sont traités équitablement. Un gouvernement doit tenir les deux ensemble. Or la France réunit aujourd’hui une économie solide, des fondamentaux sans commune mesure avec ceux de la Grèce de 2009, et une équation politique et sociale très tendue. Un budget de redressement, présenté sans majorité, dans un climat de contestation, c’est un exercice d’une difficulté extrême, et je n’ai aucune envie de donner de leçons à ceux qui l’affrontent.
L’instabilité politique, l’absence de majorité et l’incapacité à réduire les déficits peuvent-elles convaincre les marchés que la trajectoire budgétaire d’un pays comme la France n’est plus crédible ?
La crédibilité ne dépend pas seulement des chiffres, mais de la capacité perçue à les tenir. Aujourd’hui, les marchés ne doutent pas que la France puisse payer ; ils doutent qu’elle puisse décider. Je ne crois pas à une crise identique à celle de la Grèce, et les différences sont essentielles. La Grèce disposait de statistiques peu fiables, une base de financement étroite et fragile, et aucune capacité d’absorber un choc. La France a un marché obligataire profond, une base d’investisseurs très large et la signature d’un pays fondateur de l’euro.
Mais attention : les mécanismes psychologiques, eux, se ressemblent. Une défiance qui s’installe se nourrit d’elle-même. Elle augmente le coût de la dette, ce qui aggrave le déficit, ce qui nourrit la défiance. La leçon grecque n’est donc pas que tous les pays endettés finiront comme la Grèce. C’est qu’une crise de confiance peut transformer progressivement les conditions dans lesquelles une dette reste soutenable.
Quels seraient les premiers signaux d’une rupture de confiance : hausse des taux, dégradation de la note souveraine ou retrait des investisseurs ?
Je regarderais d’abord les marchés, et en particulier l’écart entre les taux français et allemands, le spread, ainsi que sa persistance (suivez ici tous les indicateurs de la crise de la dette). Une hausse des taux peut refléter des facteurs communs à l’ensemble de la zone euro. En revanche, si la France doit durablement payer une prime de risque croissante par rapport à l’Allemagne, cela signifie que les investisseurs réévaluent spécifiquement le risque français.
Je surveillerais également les adjudications de dette, la liquidité du marché et les changements dans la composition de la base d’investisseurs. Une véritable rupture de confiance apparaîtrait si les investisseurs commençaient non seulement à exiger des rendements plus élevés, mais aussi à réduire systématiquement leur exposition.
Les agences de notation sont importantes, mais leurs décisions interviennent souvent après que les marchés ont commencé à ajuster leurs anticipations. Leur effet n’est pas négligeable, notamment sur certains investisseurs contraints par des règles de notation, mais ce n’est pas la première alerte.
Le véritable signal d’alarme, c’est lorsque les marchés cessent de croire que le système politique est capable de corriger la trajectoire. Nous nous rapprochons dangereusement de ce point.
Le danger d’une crise de confiance
Vous avez été ministre des Finances au moment où la Grèce a découvert l’ampleur de son déficit et de sa dette. Avec le recul, quels ont été les signaux d’alerte les plus importants, et lesquels les responsables politiques ont-ils trop longtemps ignorés ? La France pourrait-elle commettre les mêmes erreurs, malgré des institutions et une économie différentes ?
Le signal le plus important était l’écart entre le discours officiel et la réalité. Quand j’ai pris mes fonctions en octobre 2009, il est rapidement devenu évident que le déficit était beaucoup plus élevé que le chiffre officiellement annoncé. Les statistiques budgétaires avaient fait l’objet de manipulations. Les responsables politiques ont trop longtemps cru que le temps jouait pour eux et que les marchés resteraient indulgents.
Et surtout, on a attendu que la contrainte vienne de l’extérieur, au lieu de la traiter nous-mêmes quand il était encore possible de le faire dans de meilleures conditions. La France n’a ni les mêmes déséquilibres ni les mêmes faiblesses institutionnelles que la Grèce de l’époque. Mais elle peut commettre une erreur comparable en repoussant indéfiniment les décisions difficiles. Le plus grand danger est donc de croire que parce qu’une crise n’est pas imminente, elle est impossible. Et plus on attend, plus les choix deviennent coûteux, économiquement, socialement et politiquement.
Une crise française serait-elle seulement française ?
La France est trop grande et trop liée au système bancaire, aux assureurs et aux fonds européens pour que sa dette soit un problème purement national. Une crise de confiance sur les obligations françaises se propagerait aux autres pays vulnérables et menacerait la zone euro dans son ensemble. Les tensions récentes sur plusieurs marchés obligataires européens rappellent le risque de contagion, même s’il est encore trop tôt pour parler d’une véritable propagation de la crise française.
Il est vrai qu’aujourd’hui l’Europe dispose d’outils que nous n’avions pas en 2010 : le mécanisme européen de stabilité et, surtout, l’instrument de protection de la transmission de la BCE, qui permet des achats ciblés et potentiellement illimités de titres. Mais cet instrument n’est pas un chèque en blanc : il est conditionné au respect des règles budgétaires européennes, et son activation relève d’une décision de la BCE, pas des gouvernements. Et nul ne sait comment il fonctionnerait face à un pays de la taille de la France.
L’Europe est aujourd’hui beaucoup mieux équipée pour gérer une crise. Mais elle n’a jamais eu à tester ses nouveaux mécanismes face à une crise de confiance majeure concernant l’une de ses deux plus grandes économies. Il serait donc dangereux de considérer que la protection européenne rend l’action nationale moins urgente.
Le prix de la perte de souveraineté
La crise grecque a montré que les marchés pouvaient imposer leur calendrier aux gouvernements. Si la France devait affronter une forte tension financière, jusqu’où ses dirigeants pourraient-ils encore décider librement de leur politique économique ?
C’est probablement la leçon la plus douloureuse de mon expérience comme ministre des Finances. La perte de liberté est réelle, mais elle ne vient pas d’abord de l’extérieur. Elle vient du moment où on a épuisé ses marges et où chaque décision se prend dans l’urgence. La Grèce m’a appris que la souveraineté se perd par petites étapes, et qu’on s’en aperçoit trop tard. Plus tôt on agit, plus on garde la main sur le contenu et le rythme de l’ajustement.
En Grèce, nous avons perdu l’accès aux marchés et avons dû négocier une assistance internationale dans des conditions extrêmement difficiles, avec une marge de manœuvre considérablement réduite. Et l’ajustement exigé, dans une économie déjà en récession, a eu un coût économique et social grave. La France n’est pas là. Mais il faut comprendre qu’une politique budgétaire crédible n’est pas contraire à la souveraineté démocratique. Au contraire, elle contribue à la préserver.
Sur le volet social, l’expérience grecque offre quelques leçons. D’abord, l’équité de l’effort est une condition de faisabilité, pas un luxe. Un ajustement perçu comme injuste est rejeté, quelle que soit sa justification technique. En outre, un ajustement trop brutal ou mal séquencé nourrit la récession, qui aggrave le déficit. En Grèce, l’effet récessif a été largement sous-estimé.
Enfin, il faut un minimum de consensus politique et social. Sans légitimité, même une stratégie économiquement cohérente ne tient pas. C’est précisément ce qui manque dans un Parlement sans majorité, et ce qui rend la période qui précède 2027 si délicate.
Dans votre livre avec Jean Pisani-Ferry, vous analysez la difficulté à répondre collectivement à des problèmes qui dépassent les frontières nationales. Or, les tensions géopolitiques, les rivalités commerciales, la transition climatique et les besoins de financement public s’intensifient. Comment les États peuvent-ils retrouver des marges de manœuvre économiques alors que les réponses nationales semblent de moins en moins suffisantes ?
C’est précisément le paradoxe au cœur de notre livre. Jamais les besoins de coopération internationale n’ont été aussi importants, et pourtant jamais cette coopération n’a semblé aussi difficile. Les gouvernements sont confrontés à des défis qui dépassent largement leurs frontières : le climat, la sécurité, les migrations, les déséquilibres financiers, l’intelligence artificielle. Mais les institutions internationales sont affaiblies par les rivalités géopolitiques, tandis que les opinions publiques demandent aux gouvernements nationaux de reprendre le contrôle.
Or, reprendre le contrôle ne signifie pas agir seul. Dans un monde interdépendant, la coopération est souvent une condition de la souveraineté, et non sa négation. Mais cela implique également de repenser la coopération internationale. Dans notre livre, Jean Pisani-Ferry et moi défendons une approche pragmatique : il ne s’agit pas d’attendre un improbable retour à un consensus mondial, mais de construire des formes de coopération adaptées aux différents problèmes, parfois universelles, parfois régionales, parfois entre coalitions de pays volontaires. Le défi est de construire une coopération qui fonctionne dans un monde plus fragmenté.
Donald Trump, les rivalités entre grandes puissances et le recul du multilatéralisme fragilisent les règles de la coopération internationale. L’Europe peut-elle encore défendre ses intérêts économiques et financiers sans renforcer son autonomie stratégique ?
Non, elle ne le peut pas. Dans un monde où les règles sont de plus en plus dictées par les rapports de force, une Europe qui dépend d’autres pour sa sécurité, son énergie, ses technologies critiques et son financement est vulnérable. L’autonomie stratégique n’est pas un repli, c’est la condition pour continuer à peser dans un système ouvert. Cela suppose un marché des capitaux plus intégré, un rôle international de l’euro renforcé et une capacité de financement commune pour les grands investissements.
Sur les institutions internationales, je ne crois pas à l’alternative simple. Il faut réformer celles qui conservent une légitimité (FMI, OMC, institutions climatiques), même lentement. Mais là où les blocages sont trop forts, il faut construire des cadres plus souples, entre pays prêts à avancer, en les concevant pour qu’ils restent ouverts à d’autres. Le risque est de n’avoir ni l’un ni l’autre : des institutions qui s’épuisent et des alternatives qui ne se construisent pas. L’Europe possède ici un atout essentiel : elle est elle-même une expérience de souveraineté partagée. Elle sait, malgré ses difficultés, que des États peuvent accroître leur capacité d’action en acceptant d’exercer ensemble certaines compétences.
Mais pour être crédible à l’extérieur, elle doit aussi être capable de prendre des décisions à l’intérieur. Une Europe économiquement fragmentée et politiquement paralysée aura beaucoup de mal à défendre un ordre international fondé sur des règles et à contribuer à définir les nouvelles règles du jeu.
George Papaconstantinou est professeur d’économie politique internationale à l’Institut universitaire européen et ancien ministre des Finances de la Grèce. Il est l’auteur, avec l’économiste français Jean Pisani-Ferry, de l’ouvrage Les Nouvelles Règles du jeu (éd. du Seuil).