Bonjour à tous !
Allez, je vais m'essayer au discours aujourd'hui :
Je ne monte pas à cette tribune avec un programme. J'y monte avec un frisson.
Celui qui me saisit le soir, lorsque j'écoute un tribun promettre de réinventer le monde d'un claquement de doigts. Pas la peur du militant, non. La peur de l'artisan qui voit un apprenti s'approcher du tour avec les mains dans les poches. Car je ne suis ni économiste, ni philosophe. Je suis un citoyen attaché à une idée modeste et plus vieille que nos Républiques : celle de l'équilibre. On ne dépense pas durablement plus que l'on ne gagne. On ne bâtit pas sur le sable. Nos grands-parents appelaient cela la prudence. On appelle désormais cela de la frilosité. Comprenez bien que mon effroi ne naît pas de la haine d'un camp mais de l'amour de ce qui tient debout.
Alors écoutez ce qu'on nous sert. Le mur de la dette n'existerait pas. Voilà ce qu'affirme le chef des Insoumis, avec l'aplomb de celui qui n'a jamais eu à honorer une échéance. Mais un mur que l'on refuse de voir ne s'évapore pas. Il attend. Et plus on court vite vers lui les yeux fermés, plus le choc est brutal. La Grèce a nié le mur. L'Argentine a nié le mur. Tous l'ont rencontré et ce sont toujours les plus fragiles qui ont réglé l'addition : retraités, salariés, malades. Qui se souvient du p*e*g de l'EURCHF ? La Banque Nationale Suisse, avec ses réserves de titan, a tenu trois ans face au marché avant de jeter l'éponge. Trois ans ! Combien de temps tiendra un Etat surendetté qui décrète que le réel a tort ?
Un lauréat du prix d'économie de la Banque de Suède rappelle les contraintes budgétaires ? On balaye d'un revers : ce ne serait pas un vrai Nobel. Soit. Admettons la subtilité. Mais la gravité n'a pas de prix Nobel non plus et elle s'applique quand même. Nier l'expertise ne supprime pas la réalité, cela supprime seulement l'avertissement. Et voici le coeur de l'affaire : il y a chez cet homme une croyance vertigineuse, celle que la volonté politique suffit à faire plier les lois de la Nature. Que si l'on veut assez fort, les chiffres s'inclineront et les marchés se soumettront. Or pourquoi les choses sont-elles ainsi ? Parce que ces contraintes sont la condition même de l'équilibre pérenne. Le budget qui tient, c'est la retraite versée dans vingt ans. La monnaie stable, c'est le salaire qui garde sa valeur. Celui qui méprise ces règles ne libère personne. Il scie la branche sur laquelle nous sommes tous assis. L'orgueil de croire que la volonté seule gouverne le monde est l'acte de naissance de toutes les grandes catastrophes.
Car nous savons où cela mène. Dioclétien, en 301, a gravé dans le marbre le prix maximum de chaque denrée de l'Empire. La sanction pour les contrevenants ? La mort. Résultat ? Les étals se sont vidés, le marché noir a fleuri et l'édit fut abandonné dans l'indifférence générale. Dix-sept siècles plus tard, combien de fois devrons-nous réitérer l'expérience du collectivisme ? Au prix de combien de pénuries, de combien d'exils, de combien de files d'attente devant des magasins vides pour en accepter enfin le verdict ? Le XXème siècle nous a légué un laboratoire grandeur nature. Partout où l'on a décrété que la réalité devait obéir au Plan, le même scénario s'est joué : l'enthousiasme, puis la rareté, puis la contrainte, puis le silence. Cf l'URSS. Les solutions à la crise X créent la crise Y et ceux qui l'ignorent finissent toujours par recruter des gardiens pour les files d'attente.
Alors je vous pose la question : le totalitarisme, où se cache-t-il vraiment aujourd'hui ? On nous l'agite comme un épouvantail, toujours chez l'autre, toujours ailleurs. Mais qu'est-ce que le totalitarisme, sinon la volonté d'imposer par la force une vision totale du monde, au mépris des règles qui nous dépassent ? Celui qui dit « la réalité a tort et ma volonté a raison » a déjà franchi la première porte. La seconde consiste à désigner comme ennemis ceux qui rappellent la réalité. La troisième, nous la connaissons tous. Le totalitarisme n'est pas là où l'on nous dit de regarder. Il gît dans ce refus du réel érigé en vertu politique. Franklin avait tout compris : une République, si vous parvenez à la conserver. Il savait que tout système dérive sous le poids de ceux qui promettent l'impossible.
Mais je ne veux pas vous laisser avec la seule peur. La peur qui ne débouche sur rien n'est qu'un poison. Il existe un autre courage que celui des promesses. Celui de dire la vérité sur les comptes. Celui de gérer le réel plutôt que de le nier. Le courage, moins spectaculaire mais infiniment plus noble, de préserver ce qui fonctionne pour que nos enfants héritent d'un pays et non d'une ardoise. Le vrai courage politique n'est pas de promettre l'impossible. C'est de rendre possible ce qui doit durer. Le Temps est un juge impartial et sa sentence tombe toujours sur ceux qui ont cru pouvoir le suborner.
Bien à vous