Bonjour à tous !
On nous le serine sur tous les tons, avec la régularité d'un tambour battant la charge : l'ours russe s'apprête à fondre sur l'Europe. Demain, après-demain, qu'importe la date tant que la peur, elle, reste au rendez-vous. Alors je me suis livré à un exercice tout simple, celui que tout esprit un tant soit peu réaliste devrait pratiquer avant de hurler avec les loups : me demander ce qu'il y aurait, concrètement, à conquérir.
Et là, le vertige.
Que viendrait donc saisir l'envahisseur ? Notre politique énergétique, ce chef-d'oeuvre qui consiste à démanteler des centrales atomiques parfaitement fonctionnelles pour racheter à prix d'or l'électricité de nos voisins ? Notre tissu industriel, réduit à fermer des usines tout en sermonnant la planète sur le carbone que produisent désormais les autres ? Notre démographie en chute libre, pendant que nos parlements débattent de l'interdiction des cuisinières à gaz ? Notre dette souveraine, ce gouffre si vertigineux qu'on imagine mal Moscou, déjà sous le poids des sanctions, réclamer en prime l'ardoise italienne ?
Soyons sérieux. Il faudrait à l'envahisseur un singulier penchant pour le masochisme. On ne pille pas une maison dont les murs se lézardent et dont les habitants ont eux-mêmes vendu les meubles.
Car voilà le coeur du problème : l'Europe n'a plus rien que l'on convoite. Elle a méthodiquement dilapidé tout ce qui faisait sa puissance. Son énergie bon marché, sacrifiée sur l'autel d'une transition mal pensée. Son industrie, sous-traitée à la Chine entre deux leçons de morale. Sa monnaie, diluée par des décennies d'impression au mépris du principe de réalité. Sa cohésion sociale, fragilisée jusque dans ses métropoles. Et son génie bureaucratique, capable de prétendre réguler l'intelligence artificielle avant même de savoir produire un courant électrique fiable.
Alors la vraie question, la seule qui vaille, n'est pas "quand l'ours frappera-t-il ?" mais "à qui profite l'épouvantail ?"
Un Bismarck, un Talleyrand, n'auraient pas perdu une seconde sur la thèse de l'invasion. Ces hommes-là raisonnaient en termes d'intérêts, froidement, sans pathos. Ils auraient posé l'unique question qui compte en géopolitique : qui gagne quoi ? Et ils auraient compris immédiatement que le bénéficiaire de cette peur n'est pas à Moscou. Il est à Bruxelles, à Berlin, à Paris.
Car la peur est un formidable carburant. Elle justifie tout. Elle légitime l'explosion des budgets militaires, la centralisation toujours plus poussée du pouvoir, l'arsenal législatif contre la liberté d'expression, l'extension de la surveillance, l'émission frénétique de dette nouvelle. Elle soude, surtout, une population apeurée derrière des dirigeants défaillants qui, sans cet ennemi commode, devraient répondre de quarante années de gestion calamiteuse.
Voilà le ressort. L'ennemi extérieur n'est pas une menace à conjurer, c'est un outil à exploiter. Le plus vieux du monde.
L'Histoire ne se lasse pas de nous le rappeler. Rome déclinante n'a jamais autant agité le spectre du barbare que lorsqu'elle pourrissait de l'intérieur. Plus l'Empire se vidait de sa substance, plus il invoquait la menace aux frontières pour justifier l'impôt, l'armée, et la concentration du pouvoir entre les mains d'un seul. Le barbare existait, certes. Mais il servait surtout à ne pas regarder en face la gangrène domestique. Détourner le regard du peuple de la maladie intérieure en lui désignant un coupable extérieur : la recette est immuable.
Comprenez-moi bien. Je ne dis pas que la Russie est un agneau. Je dis que le rapport de force réel est inversé par rapport au récit qu'on nous sert. La classe politique européenne a, psychologiquement, bien plus besoin de la Russie que la Russie n'a, économiquement, besoin de l'Europe. Le maintien de la peur est devenu la condition de survie d'un pouvoir qui n'a plus de projet, plus de bilan défendable, plus de légitimité que celle, négative, de nous protéger d'un péril qu'il a tout intérêt à entretenir.
Un organisme sain n'a pas besoin d'un ennemi pour tenir debout. C'est lorsque la fièvre monte de l'intérieur que l'on cherche désespérément un microbe extérieur à montrer du doigt.
Alors la prochaine fois qu'on agitera devant vous l'étendard de l'invasion imminente, posez-vous la seule question qui dérange vraiment : et si l'épouvantail n'avait jamais été planté pour effrayer l'ours, mais pour tenir le troupeau ?
Bien à vous