Bonjour à tous !
Il y a presque un an, je vous parlais de deux dirigeants solitaires, emmurés dans leurs certitudes respectives, l'un à l'Est, l'autre à l'Ouest, et de leur aveuglement symétrique face au réel. Poutine se rêvait libérateur d'une province égarée, Trump se voyait architecte d'une réindustrialisation par la magie des surtaxes douanières. Les deux se sont fracassés sur le mur de la réalité. Mais ce que je n'avais pas anticipé, c'est la capacité de l'un d'entre eux à ouvrir un troisième front de chaos en l'espace de quelques mois. Car si l'aveuglement est une maladie chronique du pouvoir, la récidive en est le symptôme terminal.
Commençons par les tarifs puisque c'est là que nous nous étions arrêtés. Souvenez-vous de ce « repli tactique » d'avril 2025, cette fameuse « pause de négociation » de 90 jours que la Maison-Blanche présentait comme un geste de sagesse. Qu'en est-il advenu ? La Cour Suprême des Etats-Unis, en février 2026, a tranché dans le vif par un verdict à 6 contre 3 : les surtaxes imposées au titre de l'IEEPA étaient tout bonnement illégales. Le pouvoir exécutif avait invoqué une « urgence économique » pour justifier des droits de douane punitifs sur la quasi-totalité des importations mondiales, et le plus haut tribunal du pays lui a répondu que le lien entre trafic de fentanyl, déficit commercial et mesures tarifaires ne tenait pas debout. Résultat ? Le gouvernement fédéral doit désormais rembourser environ 166 milliards de dollars de taxes illégalement perçues auprès de plus de 330 000 entreprises. On cherche encore le génie stratégique dans cette affaire.
Mais croyez-vous que cette humiliation juridique ait freiné l'élan ? Quelques jours à peine après le verdict, un nouveau décret a imposé 10% de droits de douane universels sous une autre base légale, la Section 122, valable 150 jours. Et en mars 2026, une enquête massive au titre de la Section 301 a été ouverte contre 16 pays, de la Chine au Japon en passant par l'Union européenne, la Suisse et la Norvège, pour un motif qui ferait sourire Adam Smith dans sa tombe : ces nations sont accusées de fabriquer plus qu'elles ne consomment. Autrement dit, l'acte d'accusation porte sur le fait même de commercer. Lorsqu'exporter avec succès devient la preuve d'une malversation, ce n'est plus du protectionnisme, c'est de la paranoïa érigée en doctrine.
Le bilan factuel est implacable. Le taux effectif moyen des droits de douane américains est passé de 2,5% à 27% entre janvier et avril 2025, avant de retomber à 13,7% en février 2026 après le camouflet judiciaire. La part de la Chine dans les importations américaines s'est effondrée de 22% à 9%. Et le coût pour le contribuable américain ? Environ 1 500 dollars de taxation supplémentaire par foyer en 2026. Quant au déficit commercial que toute cette agitation était censée corriger, il n'a pas bougé d'un iota. Comme le disait ce vieux proverbe que j'affectionne : on ne change pas la direction du vent en soufflant dessus.
Passons maintenant au front oriental. La guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année et la situation illustre parfaitement l'enlisement que je décrivais. Le « tsar » avait promis Kiev en 48 heures, ses soldats avaient emporté leurs uniformes de parade. Près de quatre ans plus tard, les négociations piétinent entre Abu Dhabi et Paris tandis que les frappes quotidiennes continuent de ravager les villes ukrainiennes. Un sondage du centre indépendant Levada, réalisé en décembre 2025, révèle que le soutien populaire russe à la poursuite du conflit est tombé à 25%, son plus bas niveau depuis le début de l'invasion, pendant que 66% des répondants réclament des négociations de paix. Mais Poutine, fidèle à sa bulle informationnelle, affirme que ses forces « avancent avec succès » dans le Donbas. La « coalition des volontaires » réunie à Paris en janvier 2026 a produit une déclaration sur les garanties de sécurité, prévoyant des forces multinationales européennes, un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu piloté par Washington et des engagements contraignants en cas de future agression russe. Tout cela est fort beau sur le papier, mais Moscou refuse catégoriquement tout déploiement de troupes de l'OTAN sur le sol ukrainien et exige la reconnaissance de ses annexions territoriales. Les pourparlers d'Abu Dhabi fin janvier se sont terminés sans percée. Et pour cause, l'attention américaine s'est brutalement détournée vers un nouveau théâtre d'opérations.
Car voilà le rebondissement que personne n'avait inscrit sur sa feuille de route. Le 28 février 2026, les Etats-Unis et Israel ont lancé conjointement l'Opération « Epic Fury » contre l'Iran. Des salves de missiles Tomahawk, des frappes aériennes massives, plus de mille cibles touchées en 24 heures. Le Guide Suprême a été tué dans les premières heures de l'offensive. Son fils Mojtaba lui a succédé. Les objectifs annoncés ? Détruire les capacités balistiques iraniennes, anéantir la marine, empêcher l'accession à l'arme atomique, couper les tentacules des milices régionales. Le tout sans autorisation du Congrès, ce qui a provoqué une levée de boucliers bipartisane à Washington. Quatre militaires américains sont tombés dès les premiers jours.
La réponse de Téhéran ne s'est pas fait attendre : fermeture du détroit d'Ormuz par lequel transitent 20% du pétrole mondial, frappes de représailles contre des bases américaines au Koweït, au Qatar, en Arabie Saoudite, et contre Israel. Les installations gazières de Ras Laffan au Qatar, deuxième exportateur mondial de GNL, ont été endommagées par des drones iraniens, provoquant un arrêt de la production. Le Brent a bondi de 70 dollars à plus de 126 dollars le baril en quelques jours, du jamais vu depuis les chocs pétroliers des années 1970. L'AIE a déclenché le plus important déblocage de réserves stratégiques de son histoire, 400 millions de barils, une mesure qui, au rythme de la consommation mondiale, couvre à peine quatre jours. Le prix de l'essence aux Etats-Unis a gagné près d'un dollar par gallon en trois semaines. Et les Gardiens de la Révolution ont juré que « pas un litre de pétrole » ne passerait par Ormuz tant que durerait le conflit.
Contemplez un instant l'architecture de cette cascade. Un président qui voulait « Make America Great Again » par les tarifs douaniers a d'abord provoqué un chaos commercial mondial, s'est fait désavouer par sa propre Cour Suprême, puis a ouvert une guerre qui menace de plonger l'économie planétaire dans une crise énergétique comparable à celle de 1973. Les sondages sont éloquents : 37% d'approbation dans le dernier Quinnipiac, un plus bas du second mandat. Seulement 27% des Américains approuvent sa gestion des prix de l'énergie. Chez les indépendants « purs », ceux qui font les élections, seuls 24% le soutiennent. On se souvient que je posais, il y a un an, la question de ce qui adviendrait lorsque les décisions prises dans le confort illusoire des bulles hermétiques se paieraient au prix fort. La facture est arrivée.
Et que dire de cette ironie cruelle ? L'homme qui promettait de résoudre la guerre en Ukraine « en 24 heures » vient d'en déclencher une nouvelle, détournant l'attention et les ressources de la diplomatie ukrainienne vers le Golfe Persique. Les pourparlers de paix entre Kiev et Moscou sont désormais « en pause » pendant que Washington bombarde Téhéran. Poutine, lui, observe calmement. Le Kremlin a même proposé de « coopérer » avec les Etats-Unis pour stabiliser les marchés pétroliers. Celui qui devait être mis à genoux par l'isolement occidental se retrouve courtisé pour son pétrole pendant que son adversaire s'empêtre dans un conflit supplémentaire. Les historiens apprécieront.
J'écrivais en avril dernier que le déni d'un seul homme, érigé en système de gouvernance, engendre des secousses géopolitiques mondiales. La suite m'a donné tort sur un point : ce n'est pas une secousse. C'est un tremblement de terre qui se propage d'un front à l'autre, des conteneurs du commerce mondial aux puits de pétrole du Golfe, des tranchées du Donbas aux détroits qui irriguent l'économie planétaire. L'aveuglement n'a pas reculé. Il a métastasé.
Bien à vous