par Gus Trompiz et Naveen Thukral
Après l'invasion de l'Ukraine en février 2022, les agriculteurs du monde entier font face à une deuxième flambée des prix des engrais en quatre ans, cette fois en raison de liée de la guerre déclenchée le le 28 février par les Etats-Unis et Israël contre l'Iran.
En riposte à cette attaque, l'Iran a de fait fermé du détroit d'Ormuz, axe essentiel du transport mondial d'hydocarbures et d'engrais, conduisant nombre d'agriculteurs à revoir à la baisse leurs plans de plantation, mettant ainsi en péril la production alimentaire mondiale.
Les approvisionnements en urée, un engrais azoté, en provenance de la plus grande installation de production mondiale, au Qatar, ont ainsi été interrompus, tandis que d'autres flux clés ont également été réduits.
Comme une issue au conflit reste toujours incertaine deux mois après le début des hostilités, analystes et professionnels du secteur redoutent une crise d'approvisionnement plus sévère que celle qui a suivi le début de la guerre de la Russie contre l'Ukraine, qui fait toujours rage.
Shawn Arita, de l'université d'État du Dakota du Nord, souligne que la pénurie actuelle est "bien plus grave".
DES AGRICULTEURS À COURT DE LIQUIDITÉS
Depuis le début de la guerre fin février, les prix des engrais ont fortement augmenté, l'urée enregistrant la plus forte hausse, en raison de la perte d'environ un tiers des volumes mondiaux échangés, habituellement exportés depuis le Golfe.
Certains pays continuent encore d'acheter : l'Inde a acquis des volumes records d'urée, à un prix près de deux fois supérieur à celui d'il y a deux mois.
Mais, selon les analystes, ces niveaux sont hors de portée pour nombre de producteurs.
En 2022, les prix élevés des céréales à l'échelle mondiale avaient permis aux agriculteurs de compenser la forte hausse des coûts des intrants provoquée par la guerre en Ukraine.
Cependant, les récoltes abondantes de céréales et d'oléagineux de ces dernières années ont freiné la hausse des prix des produits agricoles.
A Chicago, blé et soja se négocient nettement moins cher qu'il y a quelques années, le blé valant environ la moitié de son prix d'il y a quatre ans.
De ce fait, de nombreux agriculteurs ne disposent aujourd'hui pas des revenus nécessaires pour faire face à la flambée des prix des engrais.
Les engrais azotés comme l'urée, indispensables chaque saison, influencent directement les rendements et la qualité, notamment la teneur en protéines du blé.
Les agriculteurs peuvent réduire phosphate et potasse sans effet immédiat sur le rendement. Mais avec une possible pénurie prolongée sur le marché des phosphates, à la fois en raison d'une restriction des exportations chinoises et des perturbations liées à la guerre, certains pourraient ne plus avoir de solution en termes d'engrais.
Ils pourraient ainsi décider de fortement diminuer les apports d'engrais, au risque de faire chuter les rendements, a déclaré Andy Jung, du groupe d'engrais américain Mosaic MOS.N .
Depuis le début du conflit, au moins deux millions de tonnes d'urée, soit environ 3 % du commerce maritime annuel, ont été perdues, selon Sarah Marlow, d'Argus, un prestataire de données relatives aux matières premières, en raison de fermetures d'usines au Moyen-Orient mais aussi en Inde, au Bangladesh et en Russie.
Près d'un million de tonnes, à bord de navires, restent bloquées dans le Golfe.
Même si le détroit d'Ormuz rouvre, résorber la file d'attente prendre de semaines, a déclaré Mark Milam, de la société d'analyse des marchés des matières premières ICIS.
Et, selon Stephen Nicholson, responsable chez Rabobank, "il faudra un certain temps pour revenir à la normale."
LA PRODUCTION ALIMENTAIRE EN DANGER
Les stocks mondiaux de céréales élevés, gonflés par les récoltes record de l'an dernier, pourraient limiter l’impact immédiat de la crise sur l'approvisionnement alimentaire mondial.
Mais, les organismes agricoles, dont le Conseil international des céréales, révisent déjà à la baisse leurs prévisions de récolte, tandis que l'ONU alerte sur les risques pour la sécurité alimentaire dans les pays en développement.
Dans l'Etat de l'Australie-Occidentale, certains anticipent une baisse de 14% des surfaces de blé plantées, en raison du prix élevé des engrais.
Au Brésil, les producteurs de soja devraient également utiliser moins d'engrais, en se tournant vers des solutions moins efficaces.
En Asie du Sud-Est, les rendements de l'huile de palme pourraient baisser et les carences en nutriments sont susceptibles de faire peser des risques à long terme siur des arbres plus jeunes, estime l'agronome Amit Guha.
En Europe, les semis de printemps s'éloignent du maïs, notamment en France, et la réduction des apports d'azote pourrait affecter la qualité du blé cet été, selon les analystes.
Le principal risque se jouera toutefois lors des semis d'automne, lorsque des agriculteurs à court de liquidités pourraient réduire les surfaces céréalières.
"C'est pourquoi nous commençons à nous inquiéter un peu pour la récolte de 2027", a déclaré Benoit Fayaud, d'Expana.
(Reportage Gus Trompiz à Paris, Naveen Thukral, Ed White, May Angel, Oliver Griffin et Mirac Dereli ; reportage complémentaire Sybille de la Hamaide et Tristan Veyet, version française Elena Smirnova, édité par Benoit Van Overstraeten)

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