Un trader vu de dos (Crédits: Adobe Stock)
Le 29 mai 2026
Il y a longtemps que nous n'avons pas parlé des taux d'intérêt. En temps normal, nous savons pourtant tous que le marché obligataire occupe, dans la hiérarchie des données financières, une place de tout premier plan pour juger de la pertinence de n'importe quelle stratégie d'investissement. Rappelons une évidence difficilement contestable : une baisse du taux des emprunts d'État à long terme est bonne pour les actions, car elle stimule l'activité économique et facilite le financement des entreprises. Des rendements en baisse réduisent l'attrait des placements obligataires et incitent les investisseurs à aller chercher meilleure fortune sur les actions. A l'opposé, une hausse des taux d'intérêt décourage les détenteurs de capitaux d'aller s'aventurer sur le marché des actions, puisqu'il suffit de placer son argent sur les emprunts d'État - le fameux placement sans risque - pour faire fructifier son capital.
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Où en sommes-nous aujourd'hui sur le front des rendements obligataires, comparé au niveau de valorisation des actions ? Aux Etats-Unis, tous les grands indices d'actions, notamment le S&P 500 et le Nasdaq, tutoient tous leurs plus hauts niveaux historiques, alors que le rendement des Fed Fund à 10 ans (la référence communément admise en matière obligataire) se situe aujourd'hui à 4,70%, ses niveaux de fin 2007. Pareil pour le Nikkei 225, alors que le rendement des fonds d'État japonais est au plus haut depuis le tournant du siècle. La situation est également tendue en Europe, avec un indice EuroStoxx 50 situé autour de 6.084 points, à seulement 120 points de ses sommets absolus, alors que là aussi les taux d'intérêt sont remontés de façon spectaculaire. La rémunération servie sur les emprunts d'État français à 10 ans culmine à 3,67%, un plus haut depuis la mi-2009. L'Allemagne, plus rigoureuse en matière d'équilibre budgétaire, n'est pas épargnée avec un rendement du Bund à 10 ans à plus de 3%.
Comment expliquer l'extraordinaire complaisance des investisseurs à l'égard du placement en actions ? Le premier élément de réponse tient au caractère supposément transitoire de la hausse des taux d'intérêt lié à des tensions exceptionnelles apparues sur le marché pétrolier avec l'attaque de l'Ukraine par la Russie en février 2022. Et surtout la guerre en Iran, qui paralyse le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, où transite 20% de l'approvisionnement mondial de pétrole et de gaz liquéfié. Le marché voit dans le choc inflationniste qui s'en est suivi des perturbations temporaires qui ne demandent qu'à retomber dès les premiers signes d'accalmie. Compte tenu des énormes masses de liquidités en circulation sur les marchés financiers depuis « l'argent gratuit » de la crise du Covid, les investisseurs se montrent volontiers magnanimes, estimant qu'il était bon de continuer de miser la remarquable capacité de résistance de nos entreprises à la crise.
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Nous en venons au principal élément de soutien des marchés qui tient aux excellentes publications de résultats trimestriels qui se sont dans l'ensemble révélées supérieurs aux attentes. C'est le cas aux Etats-Unis, avec une progression spectaculaire de 28,4% des BPA des sociétés de l'indice large S&P 500, permettant au marché d'anticiper une augmentation de 22,1% des profits sur l'ensemble de l'année 2026. L'enthousiasme des investisseurs est d'autant plus fort que l'essentiel de la hausse des bénéfices est alimenté par le secteur de la technologie, galvanisé par l'envolée des investissements dans le développement de l'IA. Un secteur qui présente le grand avantage d'être porté par sa propre dynamique de croissance, loin des scories de la géopolitique. Avec une progression moyenne de 7,5% de leurs profits trimestriels, les entreprises de la zone euro ne sont pas parvenues à égaler les performances de leurs concurrentes d'outre-Atlantique, mais elles ont largement rassuré le marché avec, là aussi, une livraison de résultats supérieure aux attentes.
Les actions peuvent-elles longtemps ignorer les avertissements envoyés par le marché obligataire ? Les investisseurs n'ignorent rien des difficultés du moment, mais ils préfèrent continuer de marcher sur la corde raide. Il n'est, après tout, pas interdit de penser que la crise iranienne, et pourquoi pas la guerre russo-ukrainienne, trouveront bientôt une issue favorable. Si c'est le cas, nul doute que le potentiel de détente des taux d'intérêt est considérable, ce qui permettrait de faire retomber la pression sur le niveau de valorisation des actions. La remarquable capacité d'adaptation de nos entreprises aux difficultés du moment mérite aussi d'être soulignée et le formidable potentiel de croissance de la tech liée à l'essor de l'IA n'en est qu'à ses débuts. Bref, nos entreprises sont dignes de confiance, elles n'ont pas fini de nous surprendre agréablement.
Cet enthousiasme, nous le partageons, mais il a ses limites. Il a, en effet, peu de chances de résister à un nouveau coup de chaud sur le prix de l'énergie en cas de regain de tension au Moyen-Orient. Difficile aussi d'espérer une poursuite de la hausse des cours des actions si les perspectives de croissance de l'économie mondiale continuent de se dégrader. Si les tensions inflationnistes ne retombent pas, le marché aurait évidemment peu de chances de résister à un durcissement de la politique monétaire de la Fed ou de la BCE, surtout en cas d'entrée dans un nouveau cycle de hausse de leurs taux directeurs. Le développement de la tech est enfin tributaire de ses énormes besoins de financement, il n'est donc pas immunisé contre une crise financière qui le priverait de nouvelles ressources.
Quelle stratégie pour les semaines et le mois à venir ? Comme le montrent nos graphiques ci-joints, tous nos portefeuille PEA surperforment largement le CAC 40 depuis le début de l'année, avec une mention spéciale pour le portefeuille Offensif en progression de plus de 31% sur cette période. Ces performances ont été obtenues sur un marché empreint de doute, confronté à un grand manque de visibilité sur l'issue de la guerre en Iran et sur les conséquences économiques du conflit. En dépit de ces difficultés, nous avons estimé qu'il y avait plus à perdre à totalement sortir du marché qu'à rester investi. Cette politique d'investissement s'est révélée gagnante. L'abondance de liquidités disponibles sur le marché, le sentiment que le conflit finirait par trouver une issue et la solidité des résultats d'entreprises ont eu raison du pessimisme ambiant.
Nous nous montrons aujourd'hui plus réservés, pour la simple raison, que sans une réouverture totale du détroit d'Ormuz, les conséquences d'une poursuite du conflit auraient un impact de plus en plus visible sur la croissance, la hausse des prix de l'énergie et l'évolution des taux d'intérêt que le marché ne pourrait plus se permettre d'ignorer. Dès lors, sans un règlement complet de la question iranienne, notre stratégie va consister à progressivement prendre des profits, de manière à protéger les portefeuilles contre un risque de baisse et à disposer d'un volant de liquidités suffisant pour repartir à l'achat en cas de bonnes nouvelles.
Bonne lecture et bon week-end à tous,
Roland Laskine
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