par Parisa Hafezi et Angus McDowall
Le corps des Gardiens de la Révolution islamique iranienne a renforcé son emprise sur les instances décisionnaires de Téhéran après le début des frappes israéliennes et américaines en Iran, ont déclaré des sources à Reuters, les "pasdarans" ayant opté pour une stratégie intransigeante dans leur réplique.
Malgré les bombardements incessants et la perte de commandants de haut rang, les Gardiens de la révolution ont démontré leur résilience. Ils avaient notamment anticipé la décapitation de leur direction et délégué leurs pouvoirs à des échelons bien inférieurs avant l'attaque américano-israélienne.
Cette stratégie porte toutefois le risque d'erreurs de calcul d'officiers de rang intermédiaire habilités à ordonner des attaques et, partant, d'un élargissement du conflit. Ainsi l'Iran a-t-il tiré mercredi un missile en direction de la Turquie, pays membre de l'Otan.
En Iran, le rôle central des Gardiens de la révolution et leur approche draconienne en matière de sécurité pourraient également rendre plus difficile la survenue de mouvements de contestation contre le gouvernement théocratique de Téhéran, au dam des États-Unis ou d'Israël qui souhaitent un changement de régime.
Le choix du successeur du guide suprême après la mort de l'ayatollah Ali Khamenei pourrait encore renforcer le rôle des pasdarans, estime Kasra Aarabi, responsable de la recherche sur les Gardiens au United Against Nuclear Iran, une organisation basée aux États-Unis.
Mojtaba Khamenei, fils du défunt guide suprême, est largement considéré comme un candidat probable. Il entretient des liens très étroits avec les Gardiens de la révolution, exerçant un contrôle important sur le corps et bénéficiant d'un large soutien.
"Si le conflit cesse soudainement et que le régime survit, nous pouvons être certains que les Gardiens joueront un rôle encore plus important", juge Kasra Aarabi.
STRATÉGIE DE DÉCENTRALISATION
Reuters s'est entretenu avec six sources iraniennes et régionales ayant une connaissance approfondie des Gardiens dans la cadre de cet article. Toutes ont confirmé qu'ils jouaient un rôle beaucoup plus important dans la hiérarchie depuis le début de la guerre samedi, et qu'ils étaient désormais impliqués dans toutes les décisions importantes.
Un responsable de la sécurité proche des Gardiens a déclaré que le nouveau chef du corps, Ahmad Vahidi, était présent à toutes les réunions de haut niveau. Selon le responsable, son objectif premier est toujours la survie du système révolutionnaire islamique iranien.
Le vice-ministre de la Défense et membre des Gardiens de la révolution, Reza Talaeinik, a détaillé les efforts déployés par cette force d'élite pour renforcer sa résilience lors d'une interview télévisée mardi. Il a affirmé que chaque membre de la structure de commandement avait désigné des successeurs trois échelons en dessous, prêts à les remplacer.
"Le rôle de chaque unité et section a été organisé de telle sorte que si un commandant est tué, un successeur prend immédiatement sa place", a-t-il déclaré.
La décentralisation en cas d'attaque fait partie de la doctrine des Gardiens depuis près de 20 ans. Elle est née de l'observation de l'effondrement des forces irakiennes lors de l'invasion menée par les États-Unis en 2003, explique Kasra Aarabi.
"L'idée était de décentraliser afin que, si une province particulière était attaquée, le corps puisse se défendre et maintenir l'autorité et le pouvoir du régime", dit-il.
PLUS "UNIS QUE JAMAIS LORSQUE L'IRAN EST ATTAQUÉ"
Le chercheur ajoute que ce plan avait été conçu pour que les Gardiens soient les fers de lance de toute réponse militaire et les garants de la sécurité intérieure.
Cette approche semble fonctionner pour l'instant, même si les attaques soutenues qui continuent de viser les commandants supérieurs et subalternes des Gardiens pourraient finir par mettre à l'épreuve leur capacité à maintenir leur cohérence stratégique.
Si les Gardiens ne constituent pas une unité entièrement homogène - les rivalités factionnelles et différends personnels sont présents au sein du corps - les membres sont plus "unis que jamais lorsque l'Iran est attaqué", a déclaré une source.
Cinq jours après le début des frappes israéliennes et américaines, certains signes pourraient également indiquer un début de dégradation de la structure de commandement, relève Kasra Aarabi, soulignant ce qu'il a qualifié d'attaques de plus en plus "sauvages" contre des cibles civiles dans le Golfe Persique.
On ignore dans quelle mesure cela reflète une stratégie délibérée visant à montrer que l'attaque contre l'Iran était une erreur aux implications mondiales.
Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araqchi a déclaré que la réponse iranienne à l'attaque avait déjà été planifiée.
"Ces unités opèrent sur la base d'instructions générales qui leur ont été données à l'avance, plutôt que sur des ordres directs et en temps réel de la part des dirigeants politiques actuels", a-t-il déclaré à Al Jazeera.
Si les Gardiens sont désormais impliqués dans presque toutes les décisions stratégiques prises en Iran, dépassant même le rôle central qu'ils jouaient avant la guerre, ils peuvent également compter sur un leadership politique survivant dont les trois principaux dirigeants sont d'anciens pasdarans.
UN EMPIRE POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE
Le corps des Gardiens de la Révolution islamique a été fondé peu après la révolution iranienne de 1979 afin de défendre le nouveau régime contre ses ennemis internes et externes, et de faire contrepoids aux forces armées régulières.
Rattaché directement au guide suprême, le corps est devenu un État dans l'État, combinant puissance militaire, réseau de renseignement et puissance économique - le tout axé sur le maintien du système islamique iranien.
Ce rôle a été mis à l'épreuve lorsque l'Irak a envahi le pays quelques mois après la Révolution islamique, déclenchant une guerre d'usure de huit ans qui s'est révélée être formatrice pour bon nombre des dirigeants iraniens.
Parmi les hauts responsables iraniens qui ont servi dans le corps des Gardiens pendant cette guerre figurent les trois dirigeants iraniens qui occupent les postes les plus importants en Iran depuis la mort d'Ali Khamenei.
Le président du pays, Massoud Pezeshkian, était chirurgien de guerre, tandis que le président du Parlement Mohammad Baqer Qalibaf a combattu en première ligne avant de diriger l'unité aérienne des Gardiens. Ali Larijani, le principal conseiller d'Ali Khamenei, était officier d'état-major à l'arrière.
Depuis le début des années 2000, alors que la confrontation entre l'Iran et l'Occident s'intensifiait, le rôle des Gardiens dans l'État iranien a également commencé à prendre de l'importance.
Les Gardiens ont été chargés du programme nucléaire iranien, un projet que Téhéran a toujours présenté comme étant purement pacifique. Les pays occidentaux estiment que le programme nucléaire iranien est destiné à la fabrication d'armes atomiques.
Alors que les sanctions occidentales imposées en réponse au projet nucléaire étouffaient le pays, les Gardiens de la révolution ont joué un rôle dans l'économie iranienne, leur branche construction Khatam al-Anbia remportant notamment d'importants contrats dans le secteur crucial de l'énergie.
Les Gardiens ont également servi de relais aux mandataires chiites à travers le Moyen-Orient, tandis que leur milice paramilitaire, les bassidjis, était utilisée pour réprimer les troubles internes.
(Reportage Parisa Hafezi ; rédigé par Angus McDowall ; version française Etienne Breban, édité par Sophie Louet)

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