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Mais où est donc passée l'inflation ?

Boursorama30/06/2017 à 14:25

On la cherche, on a déjà plusieurs fois pensé qu’elle était sur le point de faire son grand retour et pourtant c’est la grande absente de la reprise économique actuelle. Mais où est donc passée l’inflation ? Ce qui conduit presque instantanément à deux autres questions : Quand va-t-elle revenir ou même va-t-elle simplement revenir ?

Côté américain, on pensait encore l’affaire entendue en début d’année. Mais voilà au moment où la Fed déroule sa politique de resserrement monétaire, l’inflation ne suit pas. L’indice PCE, indicateur de mesure de la banque centrale américaine a donné des signes de faiblesse au premier trimestre. Et le 14 juin, jour même où Janet Yellen annonçait un relèvement de son taux directeur de 25 points de base, le CPI, autre indice de mesure de la hausse des prix, est ressorti parfaitement stable pour mai. 

En Europe aussi, l’inflation joue les arlésiennes. Les projections de la BCE montrent que le seul mandat qui lui a été officiellement confié, obtenir une inflation cible de 2% à moyen terme, ne sera sans doute pas rempli d’ici en 2019 quand Mario Draghi quittera ses fonctions de président. L’institution monétaire vise 1,3% pour la fin de cette année, 1,5% à la fin 2018, et 1,7% fin 2019.

L’inflation sous-jacente ne décolle pas

Mais pourquoi cette faiblesse persistante, notamment aux Etats-Unis ? Ecartons d’emblée l’inflation par les matières premières. Sur le pétrole, les stocks restent abondants après des années de crise et alors que la reprise économique est bien partagée dans le monde mais aussi moins vigoureuse qu’avant. De plus, la réduction de production décidée par l’Opep fin 2016 n’a pas encore délivré ses pleins effets. Elle doit également compter avec une industrie du schiste américaine qui a appris de ses erreurs : entre réduction des coûts de production et la possibilité de remettre très rapidement des puits en production, les producteurs américains semblent bien en mesurer de coiffer toute hausse excessive des prix du brut. 

C’est d’ailleurs en grande partie ce reflux du pétrole depuis le début de l’année qui explique la décélération de l’inflation. Mais ce n’est pas cette hausse des prix par les matières premières qui intéresse les banques centrales. Leur objectif de 2% s'entend communément sur l'inflation sous-jacente, comprendre hors prix volatils comme celui des matières premières. Et là, le problème reste entier car l’inflation sous-jacente elle non plus ne décolle pas (en zone euro, elle s’est stabilisée à un bas niveau, vers 1%).

C’est sans doute du côté des salaires qu’il faut commencer à chercher une explication. Aux Etats-Unis, la hausse des rémunérations a déçu, à seulement +2,5% sur un an et c’est d’autant plus surprenant que le marché de l’emploi est supposé être au bord de la surchauffe avec un taux de chômage à 4,3%. De quoi mettre en défaut la bonne vieille courbe de Phillips qui établit un lien décroissant entre inflation et chômage…

En retard au rendez-vous

A en croire Janet Yellen, la présidente de la Fed, ce coup de mou des prix n’est que temporaire et certains éléments auraient tendance à lui donner raison, que ce soit la baisse du prix des télécoms sur le début d’année avec une guerre des tarifs entre les opérateurs ou la baisse des loyers. 

L’inflation serait donc un peu en retard au rendez-vous mais sur le point de faire son retour. C’est notamment une des hypothèses développées par Alexis Bienvenu, gérant chez Stamina AM : « Après la grande dépression de 2008, tout se rétablit avec lenteur, tant la croissance que l’inflation. Et cela d’autant plus qu’une seconde récession a eu lieu en Europe en 2011-2012. Mais ce qui doit arriver, c'est-à-dire l’inflation, arrivera. »

C’est aussi l’avis de Bruno Colmant, économiste chez Degroof Petercam qui indique que « mécaniquement à un moment l’injection monétaire effectuée par les banques centrales va amener un point d’inflexion et un retour de l’inflation »

Flexibilisation et digitalisation

Mais certaines voix viennent pointer un phénomène nouveau qui pourrait bien avoir modifié la donne pour longtemps : la flexibilisation du marché du travail. En clair, les emplois créés dans les économies développées sont de moins bonne qualité que les emplois détruits. Plus précaires, moins qualifiés, moins bien payés, ils ne permettent tout simplement pas aux travailleurs de réclamer des hausses de salaire. Un autre aspect du phénomène est que les chiffres du chômage, très bas en apparence aux Etats-Unis masquent un taux de la participation en baisse de la population active. Entre les temps partiels subis et les chômeurs sortis des statistiques, le marché de l’emploi serait en fait bien plus loin de la surchauffe qu’on ne le dit. Pas de raison d’augmenter les salaires donc pas d’inflation.

Mais une raison supplémentaire et au moins aussi puissante pourrait être à l’œuvre, et c’est le président de la Fed de Chicago Charles Evans qui l’a pointé du doigt, en prenant pour exemple le récent rachat de Whole Food Markets par Amazon : la digitalisation croissante de l’économie et le fait qu’elle touche désormais tous les secteurs est un fort facteur désinflationniste. « La technologie continue de progresser, elle est disruptive et apparaît dans des secteurs qu’on attendait pas forcément. Peu de gens imaginaient il y a encore trois ans qu’Amazon pourrait racheter Whole Foods… » Cette concurrence des nouveaux acteurs créé une pression sur les prix de vente des entreprises. 

Dans sa note, Alexis Bienvenu le rappelait :  «Certains pans de l’activité économique, typiquement ceux qui sont liés à la digitalisation des échanges, s’effectuent maintenant à un coût proche de zéro alors qu’ils correspondent à des services réels. Par exemple, toute la correspondance par courrier électronique, la diffusion de l’information, beaucoup de services bancaires, etc.»

Un dernier élément peut également être avancé pour expliquer ce ralentissement de la hausse des prix : le vieillissement de la population des économies développées qui va de pair avec une propension plus prononcée à épargner, des dépenses de consommation moins fortes et une consommation plus tournée vers les services que l’achat de biens.

Transition ou changement de paradigme

Et maintenant ? Pour certains économistes, ce n’est qu’une histoire de temps. Dans une récente conférence sur la normalisation des politiques monétaires, Lyxor Asset Management estimait que les pressions sur les niveaux de salaire allaient se faire jour dans les mois qui viennent aux Etats-Unis et entrainer un raffermissement de l’inflation cœur (hors matières premières). C’est aussi le cas de Dorval AM qui, parmi les risques du second semestre, voit même comme une «probabilité forte» une hausse des taux longs provoquée par le fait que « la croissance mondiale continue de s’améliorer et que les taux d’inflation se normalisent d’abord aux Etats-Unis »

Les statistiques des mois à venir permettront de trancher pour savoir si nous  traversons un état transitoire (le scénario de Janet Yellen) ou si un nouveau paradigme est en train de s’instaurer sur l’inflation ? Le mot de la fin revient sans doute au gérant de Stamina AM : «Selon que l’on adopte l’une ou l’autre de ces hypothèses, on sera tenté de penser que l’inflation finira par se matérialiser, ou bien au contraire que "cette fois, c’est différent"… ce qui s’est généralement avéré illusoire.»

Laurent Grassin (redaction@boursorama.fr)


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