Bonjour à tous !
Reprenons le fil là où je l'avais laissé. Il y a peu, j'évoquais sur ce forum le grand renversement qui se dessine entre le col blanc et le col bleu. Les nouvelles tombées depuis ne démentent rien. Elles précipitent.
CNBC a fini par reconnaître cette semaine ce que beaucoup observaient déjà de leurs propres yeux: l'embauche de bureau ralentit pendant que celle des métiers manuels s'emballe. Ces postes de tertiaire que des générations entières ont poursuivis, et que l'on croyait à l'abri, vacillent. Au même instant, l'électricien, le soudeur, le technicien de maintenance, l'ascensoriste deviennent introuvables. Judy Marks, qui dirige Otis, l'avoue sans détour: elle ne parvient pas à les recruter assez vite. Jon Gray, président de Blackstone, va plus loin et annonce que les cols bleus figureront parmi les grands gagnants de la vague IA. Une entreprise de son portefeuille prévoit de faire passer ses effectifs de chantier de dix mille à quarante mille personnes en une seule année. Quadrupler. En douze mois.
Comment expliquer une bascule aussi brutale ? Par une loi que les cycles nous répètent depuis toujours, et que notre époque avait cru pouvoir abolir. Dans les phases de spéculation, lorsque l'argent paraît se reproduire de lui-même, le travail productif perd son prestige. Le bâtisseur s'efface derrière le spéculateur. La main qui pose semble grossière à côté de l'esprit qui arbitre. C'est l'ivresse des sommets de cycle: on se persuade que la richesse naît de la circulation des symboles et non plus de la transformation de la matière. Puis la bulle se tend, se ride, et finit par éclater. La société dégrisée doit alors se retourner vers le réel, vers ses routes, ses réseaux, ses usines. Et le bâtisseur, qu'on avait relégué au rang de relique, redevient le personnage central. Ce mouvement n'a rien d'inédit. Il accompagne chaque grande respiration économique. Rome finissante confiait ses comptes à des affranchis habiles pendant que ses aqueducs se fissuraient faute de bras pour les entretenir.
Ce qui rend la séquence présente si savoureuse, c'est que l'intelligence artificielle, présentée comme l'aboutissement de l'ère immatérielle, se révèle l'outil le plus vorace en matière que l'humanité ait jamais conçu. Elle ne flotte pas dans les nuages. Elle réclame du béton, du cuivre, de l'acier, des systèmes de refroidissement, et elle dévore le courant. Pour la seule alimenter, les opérateurs électriques américains devront engager près de mille cent milliards de dollars dans la modernisation du réseau au cours des prochaines années. Reuters chiffre à plus d'un demi-million le nombre de travailleurs supplémentaires qu'exigeront, d'ici 2030, les seuls chantiers liés à l'énergie et au transport de l'électricité. Or, au même moment, près de la moitié de la main-d'œuvre qualifiée actuelle approche de l'âge de la retraite. La marée se retire à l'instant précis où la mer se déchaîne.
Pendant ce temps, le monde du col blanc panique, mais à voix basse. JPMorgan, Citi, Goldman Sachs, Bank of America évoquent désormais ouvertement le remplacement par l'IA des fonctions administratives et des postes d'entrée. Les jeunes diplômés découvrent que le marché des emplois de bureau n'a rien de la forteresse qu'on leur avait vendue. Et l'ironie est cinglante: l'IA ne grimpera jamais sur un pylône en pleine tempête. Elle ne câblera pas une usine de semi-conducteurs. Elle ne réparera pas un circuit de refroidissement industriel. TSMC, le géant taïwanais du silicium, peine déjà à trouver assez de bras expérimentés pour ses propres usines en Arizona. La civilisation tient toujours sur des systèmes physiques, et il faut bien des mains pour les maintenir debout.
Faut-il rappeler que la France marche sur le même fil ? Le bâtiment y cherche en vain ses maçons, ses couvreurs, ses plombiers, pendant qu'un appareil de formation tout entier continue de pousser ses enfants vers des cursus dont l'IA s'apprête méthodiquement à éroder les débouchés. Nous formons des arbitreurs de symboles à l'heure où le monde redemande des poseurs de matière.
Voici donc ce que nous murmure cette grande rotation: aucune économie ne se nourrit indéfiniment de dette, de spéculation et d'ingénierie financière. Il vient toujours un moment où la matière réclame son dû, où il faut de nouveau souder, câbler, couler, assembler. Où une nation se souvient que sa souveraineté ne repose pas sur la virtuosité de ses salles de marché mais sur la solidité de ses infrastructures et la valeur de ses bras.
On avait vendu à toute une jeunesse un avenir derrière un écran. Il l'attend, gants aux poings, au pied d'un pylône.
Bien à vous