Bonjour à tous !
Imaginez la scène. Il est quatorze heures à Washington. Dans quelques minutes, le président de la Réserve fédérale va s'avancer derrière son pupitre. Des milliers d'opérateurs, sur tous les continents, ont les yeux rivés non pas sur des chiffres mais sur un visage. Ils ne scrutent pas une donnée, ils auscultent un sourcil. L'inflexion d'une voix, le choix d'un adverbe, le tempo d'une respiration, voilà ce qui va faire bouger des milliers de milliards d'ici la nuit tombée. Et la question vertigineuse qui s'impose alors, presque malgré nous, est la suivante. Que regarde-t-on, au juste, en regardant un marché ? Des fondamentaux ? Ou bien la croyance collective dans ce que les autres croient être les fondamentaux ?
Cette question, je vous propose de l'em*bras*ser jusque dans ses conséquences les plus dérangeantes. Car derrière elle se cache une thèse que la finance préfère taire, elle qui s'enorgueillit plus qu'aucun autre champ de son objectivité chiffrée. La voici. Un prix coté n'est jamais la rencontre paisible d'une offre et d'une demande. C'est le précipité momentané d'une gu*erre. Une gu*erre d'interprétations, de récits, de cadres conceptuels. Chaque tick à la hausse ou à la baisse est une victoire ou une défaite. Le bid-ask spread lui-même, cet écart minuscule entre ce qu'un acheteur consent à payer et ce qu'un vendeur accepte de recevoir, est une ligne de front. Descendez plus profondément dans la microstructure des marchés, observez les teneurs de carnet, les algorithmes de front-running, les dark pools où s'échangent à l'abri des regards des blocs d'actions colossaux, et vous comprendrez que la sérénité apparente de l'écran de cotation masque une mêlée permanente. Le chiffre est l'os, les muscles qui le meuvent demeurent invisibles.
Mais qui mène cette gu*erre, et au nom de quoi ? C'est ici qu'il faut introduire le concept qui donne sa charge à cet éditorial. La sphère d'influence. Le terme vient de la géopolitique, des accords de Yalta, de la doctrine Monroe, de ces zones tampons que les empires se concèdent pour ne pas s'entrechoquer. Déplaçons-le. Une sphère d'influence, ce n'est pas seulement un territoire physique. C'est, plus fondamentalement, un cadre interprétatif qui parvient à imposer ses catégories, son vocabulaire, ses métriques. Celui qui définit les mots définit le monde. Et dans la finance contemporaine, trois sphères au moins se disputent ce pouvoir de nomination.
Il y a d'abord la sphère des banques centrales, et c'est sans doute la plus subtile dans son exercice. Ces institutions n'agissent plus depuis longtemps par la seule mécanique de leurs taux directeurs. Leur arme véritable, c'est la forward guidance, cette parole performative par laquelle elles fabriquent les attentes. Quand Powell ou Lagarde s'exprime, il ne décrit pas l'économie, il la fait advenir. Le marché ne réagit pas à ce qu'ils annoncent mais à ce qu'ils suggèrent ne pas avoir voulu suggérer. On en est là.
Il y a ensuite la sphère des grandes maisons de notation et d'analyse. Moody's, Standard and Poor's, Goldman Sachs, Bla*ckRo*ck. Leurs rapports prétendent décrire le monde, en réalité ils le performent. Un downgrade ne constate pas une défaillance, il la déclenche, en renchérissant le coût de la dette de l'entité dégradée jusqu'au point où la défaillance qu'on prédisait devient inévitable. La prophétie auto-réalisatrice n'est pas un accident du système, elle en est le mode opératoire ordinaire.
Et puis il y a, plus diffuse mais peut-être la plus puissante aujourd'hui, la sphère narrative. Les fils Bloom*berg, les éditoriaux du Financial Times, les comptes Twitter des analystes suivis par des centaines de milliers de personnes, et désormais ces forums Reddit où des hordes d'investisseurs particuliers ont pulvérisé GameStop en quelques jours, démontrant à la face du monde que la narration peut être organisée par le bas comme par le haut. Chacune de ces sphères, banque centrale, agence de notation, fabrique narrative, lutte pour imposer sa description de la réalité comme étant la réalité. Et passons à la thèse forte. Il n'y a que cela. La réalité financière n'est rien d'autre que le précipité momentané de leur affrontement.