Aller au contenu principal
Fermer

Forum

CAC 40
8 056,38 Pts
-0,69% 
Ouverture théorique 8073.97

FR0003500008 PX1

Euronext Paris données temps réel
Politique d'exécution
  • ouverture

    8 069,63

  • clôture veille

    8 112,57

  • + haut

    8 080,63

  • + bas

    8 012,39

  • +haut 1er janvier

    8 642,23

  • +bas 1er janvier

    7 505,27

  • volume

    4 018 M€

  • dernier échange

    11.05.26 / 18:05:02

  • + Alerte

  • + Liste

Retour au sujet CAC 40

CAC 40 : Sans doute l'un de mes textes les plus importants

11 mai 2026 19:36

Bonjour à tous !

Imaginez la scène. Il est quatorze heures à Washington. Dans quelques minutes, le président de la Réserve fédérale va s'avancer derrière son pupitre. Des milliers d'opérateurs, sur tous les continents, ont les yeux rivés non pas sur des chiffres mais sur un visage. Ils ne scrutent pas une donnée, ils auscultent un sourcil. L'inflexion d'une voix, le choix d'un adverbe, le tempo d'une respiration, voilà ce qui va faire bouger des milliers de milliards d'ici la nuit tombée. Et la question vertigineuse qui s'impose alors, presque malgré nous, est la suivante. Que regarde-t-on, au juste, en regardant un marché ? Des fondamentaux ? Ou bien la croyance collective dans ce que les autres croient être les fondamentaux ?

Cette question, je vous propose de l'em*bras*ser jusque dans ses conséquences les plus dérangeantes. Car derrière elle se cache une thèse que la finance préfère taire, elle qui s'enorgueillit plus qu'aucun autre champ de son objectivité chiffrée. La voici. Un prix coté n'est jamais la rencontre paisible d'une offre et d'une demande. C'est le précipité momentané d'une gu*erre. Une gu*erre d'interprétations, de récits, de cadres conceptuels. Chaque tick à la hausse ou à la baisse est une victoire ou une défaite. Le bid-ask spread lui-même, cet écart minuscule entre ce qu'un acheteur consent à payer et ce qu'un vendeur accepte de recevoir, est une ligne de front. Descendez plus profondément dans la microstructure des marchés, observez les teneurs de carnet, les algorithmes de front-running, les dark pools où s'échangent à l'abri des regards des blocs d'actions colossaux, et vous comprendrez que la sérénité apparente de l'écran de cotation masque une mêlée permanente. Le chiffre est l'os, les muscles qui le meuvent demeurent invisibles.

Mais qui mène cette gu*erre, et au nom de quoi ? C'est ici qu'il faut introduire le concept qui donne sa charge à cet éditorial. La sphère d'influence. Le terme vient de la géopolitique, des accords de Yalta, de la doctrine Monroe, de ces zones tampons que les empires se concèdent pour ne pas s'entrechoquer. Déplaçons-le. Une sphère d'influence, ce n'est pas seulement un territoire physique. C'est, plus fondamentalement, un cadre interprétatif qui parvient à imposer ses catégories, son vocabulaire, ses métriques. Celui qui définit les mots définit le monde. Et dans la finance contemporaine, trois sphères au moins se disputent ce pouvoir de nomination.

Il y a d'abord la sphère des banques centrales, et c'est sans doute la plus subtile dans son exercice. Ces institutions n'agissent plus depuis longtemps par la seule mécanique de leurs taux directeurs. Leur arme véritable, c'est la forward guidance, cette parole performative par laquelle elles fabriquent les attentes. Quand Powell ou Lagarde s'exprime, il ne décrit pas l'économie, il la fait advenir. Le marché ne réagit pas à ce qu'ils annoncent mais à ce qu'ils suggèrent ne pas avoir voulu suggérer. On en est là.

Il y a ensuite la sphère des grandes maisons de notation et d'analyse. Moody's, Standard and Poor's, Goldman Sachs, Bla*ckRo*ck. Leurs rapports prétendent décrire le monde, en réalité ils le performent. Un downgrade ne constate pas une défaillance, il la déclenche, en renchérissant le coût de la dette de l'entité dégradée jusqu'au point où la défaillance qu'on prédisait devient inévitable. La prophétie auto-réalisatrice n'est pas un accident du système, elle en est le mode opératoire ordinaire.

Et puis il y a, plus diffuse mais peut-être la plus puissante aujourd'hui, la sphère narrative. Les fils Bloom*berg, les éditoriaux du Financial Times, les comptes Twitter des analystes suivis par des centaines de milliers de personnes, et désormais ces forums Reddit où des hordes d'investisseurs particuliers ont pulvérisé GameStop en quelques jours, démontrant à la face du monde que la narration peut être organisée par le bas comme par le haut. Chacune de ces sphères, banque centrale, agence de notation, fabrique narrative, lutte pour imposer sa description de la réalité comme étant la réalité. Et passons à la thèse forte. Il n'y a que cela. La réalité financière n'est rien d'autre que le précipité momentané de leur affrontement.

4 réponses

  • 19:40

    Vous me direz peut-être que c'est aller bien vite, que derrière les récits il y a tout de même quelque part une vraie valeur, une économie réelle, des entreprises qui produisent ou ne produisent pas, des bilans qui mentent ou ne mentent pas. C'est ici qu'il faut convoquer la notion la plus puissante que la finance ait engendrée au siècle dernier, et que George So*ros, avec son flair de spéc*ula*teur philosophe, a su nommer. La ré*flexivité. Dans les sciences naturelles, la lune ne change pas d'orb*ite parce qu'on l'observe. Dans les marchés, c'est l'inverse, l'observation modifie l'observé. La croyance qu'un actif va monter fait monter cet actif, ce qui valide la croyance, ce qui attire de nouveaux croyants, et ainsi de suite jusqu'à la défla*gration. Ce que Witt*gens*tein avait pressenti à propos du langage, ce que Foucault avait mis au jour à propos des discours de savoir, ce que Girard avait théorisé à propos du dé*sir mimétique, la finance l'incarne à grande échelle et en temps réel. Ce qui fait la réalité n'est pas une essence cachée derrière les apparences, c'est le jeu des forces qui se disputent le droit de la nommer.


  • 19:41

    Appliquez ce principe et vous comprendrez ce qu'est véritablement une bulle. Non pas une déviation par rapport à une vraie valeur qui existerait quelque part dans un ciel platonicien des fondamentaux, mais l'état transitoire d'un rapport de forces narratives. Quand le récit selon lequel l'intelligence artificielle va tout transformer l'emporte, Nvidia vaut trois mille milliards. Quand ce récit s'effondrera, comme tous les récits finissent par s'effondrer, Nvidia en vaudra peut-être mille. Aucune de ces deux valeurs n'est plus réelle que l'autre. Elles sont les états successifs d'un champ de bataille.


  • 19:41

    Mais je vous vois venir, vous voulez du concret, du vérifiable, de l'historique. Très bien. Souvenez-vous de la crise asiatique de 1997. Quelques hedge funds, dont celui de notre ami So*ros justement, ont coordonné leurs attaques sur des monnaies que tous les manuels d'économie qualifiaient la veille de miraculeuses. En quelques semaines, les économies d'Asie du Sud-Est se sont effondrées non pas parce qu'elles étaient devenues subit*ement moins productives, mais parce que le récit qui les sustentait avait basculé. Souvenez-vous de 2008. L'effondrement n'a pas eu lieu parce que les CDO étaient soudainement devenus tox*iques, ils l'étaient depuis le premier jour. Il a eu lieu parce que la sphère d'influence qui faisait croire qu'ils étaient notés AAA s'est dissoute au profit d'une autre, qui les voyait pour ce qu'ils étaient depuis toujours. Et regardez aujourd'hui le cas des cryptomonnaies. Vous y trouverez l'illustration la plus pure de tout ce qui précède. Un actif dont la valeur fondamentale au sens classique est nulle ou indéterminable, et dont le prix n'est littéralement rien d'autre que le solde provisoire d'une guerre de récits entre maximalistes, sceptiques, régulateurs et baleines de toutes tailles.


  • 19:42

    Que faire de tout cela ? Je vous vois deux tentations. La première serait le cy*nisme. Si tout n'est que récit, alors rien ne vaut, et autant ne plus rien croire. C'est une réaction d'adolescent intellectuel, et il faut la congédier sans ménagement. Reconnaître que la réalité financière est un champ de bataille narratif ne signifie pas que tout s'y équivaut, ni que la vérité n'y existe pas. Cela signifie que la vérité, dans ce domaine et dans quelques autres, n'est pas une donnée mais un enjeu. La seconde tentation serait la naïveté inverse, celle qui consiste à continuer comme avant en cherchant la vraie valeur derrière les fluctuations. Cette quête est touchante mais vaine. Elle revient à chercher la couleur véritable d'un caméléon.

    Il existe une troisième voie, et c'est celle que je vous propose. Celui qui comprend ce que je viens de décrire ne devient ni plus cy*nique ni plus naïf. Il devient stratège. Il cesse de chercher la valeur et commence à lire les rapports de forces. Il regarde les marchés comme on regarde une assemblée délibérante, attentif aux interventions, aux retournements rhétoriques, aux alliances qui se nouent et se défont. Il comprend que tout prix coté est une phrase prononcée dans une langue dont les règles sont en train d'être réécrites par ceux qui parlent. Et il prend place dans la conversation, en pleine conscience de ce qu'il fait.

    Les marchés ne mentent pas. Ils délibèrent, à voix haute et à coups de milliards, sur ce que sera demain le réel.

    Bien à vous


Signaler le message

Fermer

Qui a recommandé ce message ?

Fermer
Retour au sujet CAC 40

Mes listes

Cette liste ne contient aucune valeur.
Chargement...