Bonjour à tous !
On connaît l'expression "mouton de Panurge". Rabelais l'avait imaginée pour un troupeau. Il n'avait pas prévu que ce troupeau se scinderait en deux parti(e)s, une pour chaque aile de l'aigle américain.
Je critique souvent le camp démocrate pour ses dérives gauchisantes mais il serait malhonnête de ne pas pointer du doigt la face sombre de l'autre bord lorsqu'elle se manifeste avec autant d'obscénité. Megyn Kelly, figure médiatique conservatrice, a récemment déclaré qu'elle resterait fidèle au Parti républicain "même si Trump lâchait une bombe atomique sur un autre pays". Relisez cette phrase. Lentement. Laissez-la infuser. Nous ne sommes plus dans le registre de la conviction politique, nous sommes dans celui de la soumission pathologique. Quand l'allégeance à un parti survit à l'hypothèse d'un champignon atomique, ce n'est plus de la loyauté, c'est de la catalepsie intellectuelle.
Or, et c'est là que le tableau devient fascinant, le peuple américain ne suit pas du tout cette trajectoire. Les sondages sont d'une clarté limpide, presque insolente. 59% des Américains désapprouvent l'action militaire contre l'Iran selon CNN. Seuls 27% soutiennent les frappes d'après Reuters. Les deux tiers estiment qu'il n'y a aucun plan clair. Plus de 75% s'opposent à l'envoi de troupes au sol, ce qui constitue un consensus rarissime dans la démocratie la plus polarisée du monde occidental. Et le chiffre qui devrait faire trembler n'importe quel dirigeant doté d'un minimum de lucidité : 92% des Américains souhaitent que cette guerre s'arrête au plus vite. Quatre-vingt-douze pour cent. On frise l'unanimité dans un pays qui ne parvient même pas à se mettre d'accord sur la recette du mac and cheese.
Alors qui veut cette guerre ? Pas le peuple, manifestement. La machine médiatique, elle, carbure au tribalisme partisan. Au lieu d'un débat contradictoire digne de ce nom, on assiste à un retranchement idéologique où chacun s'aligne sur son camp avec la rigidité d'un cadavre en pleine rigor mortis, refusant de questionner quoi que ce soit émanant de sa propre chapelle. Et ce phénomène n'épargne personne. Il y a des démocrates extrémistes qui soutiendront n'importe quelle politique pourvu qu'elle s'oppose aux républicains. Il y a des républicains extrémistes qui applaudiront n'importe quelle action pourvu qu'elle contrarie les démocrates. Le centre, cet espace où la pensée indépendante avait jadis droit de cité, se fait écraser comme un passant entre deux blindés.
C'est exactement ainsi que les républiques meurent. Non pas sous les coups d'un envahisseur mais par asphyxie interne. Quand l'identité politique remplace la pensée autonome, on ne gouverne plus une nation, on arbitre entre des factions. Chaque camp finit par se convaincre que l'adversaire représente un danger si existentiel que tout devient justifiable pour l'arrêter. Y compris, apparemment, la destruction atomique d'un pays tiers. Nous sommes revenus au tribalisme le plus primitif, simplement habillé d'un costume-cravate et d'un prompteur.
L'Histoire nous enseigne que la polarisation politique s'intensifie toujours lors des périodes de défiance envers les institutions. Quand la confiance s'érode, les individus ne deviennent pas plus rationnels, ils deviennent plus émotifs, plus radicaux. Ils cherchent la certitude dans l'identité de groupe plutôt que dans la vérité. C'est le mécanisme qui transforma la République de Weimar en cauchemar, qui fit basculer la Rome républicaine dans l'autocratie, qui précipita chaque civilisation déclinante dans les bras du premier démagogue venu. L'être humain apeuré ne réfléchit pas, il se réfugie.
L'ironie suprême de notre époque est la suivante : pendant que la classe politique pousse au conflit extérieur, la population y est massivement opposée. Le décalage entre gouvernants et gouvernés n'a peut-être jamais été aussi béant depuis la guerre du Vietnam. Les dirigeants ne répondent plus au peuple. Ils répondent à leurs donateurs, à leurs lobbies, à leurs ego surdimensionnés et à cette ivresse du pouvoir qui transforme le serviteur public en apprenti César.
Quand un peuple cesse de questionner son propre camp et se met à justifier l'injustifiable au seul motif que "c'est mon équipe", la société n'a plus besoin d'ennemi extérieur. Elle porte en elle-même les germes de son effondrement. Rome n'a pas été vaincue par les barbares. Elle s'était déjà dévorée de l'intérieur quand ils ont franchi les portes. Les barbares n'ont fait que ramasser les restes.
Voilà pourquoi la pensée indépendante n'est pas un luxe intellectuel mais une nécessité civilisationnelle. La loyauté aveugle envers quelque parti que ce soit est un poison lent qui détruit la responsabilité, la raison et, in fine, la liberté. Personne ne veut la guerre. Les chiffres le prouvent avec une éloquence que même les sourds devraient entendre. La seule question qui vaille désormais est celle-ci : les citoyens auront-ils le courage de penser par eux-mêmes ou continueront-ils à suivre leurs tribus respectives jusqu'au bord du précipice, convaincus que la chute ne concerne que les autres ?
Bien à vous