Bonjour à tous !
Il y a des démissions qui sont des formalités administratives et d'autres qui sont des coups de semonce. Celle de Joe Kent, directeur du Centre National de Contre-Terrorisme américain, appartient à la seconde catégorie. Lorsqu'un homme qui a servi onze déploiements au combat, dont la femme est morte dans un attentat en Syrie, décide de claquer la porte en déclarant publiquement que l'Iran ne constituait aucune menace imminente pour les Etats-Unis, on n'est plus dans le registre de la querelle politique. On assiste à la première fissure visible d'un édifice dont les fondations sont vermoulues depuis des décennies.
Que nous dit Kent dans sa lettre de démission ? Que cette guerre a été lancée sous la pression d'Israël et de son puissant lobby américain. Que les justifications fournies au peuple ne correspondent pas à la réalité des briefings. Que le scénario est exactement le même que celui qui a conduit à la catastrophe irakienne. Rappelons-nous : Cheney promettait quelques semaines, Bush paradait sur un porte-avions en déclarant « Mission accomplie ! » et la guerre a duré huit ans, coûtant des milliers de vies et des milliers de milliards de dollars pour un résultat strictement nul.
Car le véritable sujet n'est pas Kent lui-même, personnage par ailleurs controversé. Le sujet est ce que sa démission révèle de l'état interne de la machine. Quand un responsable du renseignement, nommé par le président en personne, préfère sacrifier sa carrière plutôt que de cautionner le récit officiel, c'est que le récit en question est devenu insoutenable pour ceux qui en connaissent les coulisses. Tulsi Gabbard, sa supérieure hiérarchique, autrefois pourfendeuse vocale de l'interventionnisme au Moyen-Orient, se mure dans un silence assourdissant. Voilà qui en dit long sur l'atmosphère régnant dans les entrailles du Léviathan.
Le phénomène n'est pourtant pas nouveau. Il suffit de rembobiner la pellicule. Irak, 2003. Libye, 2011. Syrie dans la foulée. A chaque fois, le même mécanisme : une menace gonflée artificiellement, un emballement médiatique qui anesthésie l'esprit critique, une opération présentée comme chirurgicale qui dégénère en bourbier, et des années plus tard, le constat amer que rien de ce qui avait été promis ne s'est matérialisé. Les néoconservateurs ne quittent jamais Washington. Ils changent de parti, changent de visage, se réinsèrent dans chaque administration comme un parasite qui mue pour s'adapter à son hôte. Républicain ou Démocrate, peu importe : l'agenda est le même. Guerre perpétuelle. Changement de régime. L'illusion que l'Amérique peut remodeler le monde à sa guise.
Ce qui rend l'épisode iranien plus dangereux que ses prédécesseurs, c'est qu'il se produit dans un contexte où la confiance institutionnelle est déjà à l'agonie. Trump a été élu sur la promesse explicite de mettre fin aux guerres du Moyen-Orient. « America First » était censé signifier exactement le contraire de ce qui est en train de se produire. Et pourtant, 77% des Républicains soutiennent les frappes selon les sondages. La dissonance cognitive a atteint un tel degré que même les contradictions les plus criantes glissent sur l'opinion comme l'eau sur les plumes d'un canard. C'est là le véritable piège : quand le peuple applaudit ce qu'il avait mandaté son président pour empêcher, la démocratie ne fonctionne plus comme un mécanisme de correction mais comme un amplificateur de la dérive.
Et pendant ce temps, la mécanique de l'escalade suit son cours avec la régularité d'un métronome. Car ces guerres ne commencent jamais par une déclaration fracassante. Elles s'installent par petites touches successives, chaque pas rendant le suivant plus inévitable, jusqu'au moment où l'on réalise que le point de non-retour a été franchi sans que personne n'ait eu le courage de crier « stop ». Le public est toujours le dernier informé. Au moment où des démissions comme celle de Kent se produisent, la décision a déjà été prise et la machine est déjà en marche.
Il y a dans cette séquence quelque chose qui dépasse la simple géopolitique. C'est la manifestation d'un système qui ne sait plus s'arrêter, qui produit mécaniquement les crises dont il prétend protéger ses citoyens, et qui dévore ses propres enfants lorsqu'ils osent nommer la supercherie. Kent sera traîné dans la boue, accusé d'anti*sé*mi*tisme, qualifié de « faible en matière de sécurité » par celui-là même qui l'avait nommé. Le messager sera sacrifié pour que le message ne parvienne jamais à destination.
L'incendie que l'on croyait contenu avance sous terre. Il réapparaîtra plus loin, plus violent, quand plus personne ne l'attendra.
Bien à vous