Bonjour à tous !
Il y a une illusion tenace chez les bellicistes de salon : celle de croire qu'une guerre se gagne en rasant des bâtiments et en éliminant des cibles. Comme si la victoire tactique pouvait se confondre avec la victoire historique. Comme si pulvériser un bunker suffisait à pulvériser la mémoire d'un peuple. C'est précisément cette confusion qui se joue au Moyen-Orient, avec la bénédiction d'une Amérique qui achève de cimenter son image d'empire colonial dans l'esprit de centaines de millions d'êtres humains. Quand Trump déclare que le prochain Guide suprême iranien ne durera pas longtemps sans son approbation, il ne projette pas de la puissance. Il sème les graines d'une haine séculaire.
Car voilà ce que les néoconservateurs n'ont jamais voulu comprendre : la guerre transforme la politique des deux côtés du miroir. Elle enivre le vainqueur d'un sentiment d'invincibilité qui précède toujours la chute, et elle grave dans la chair du vaincu un ressentiment qui se transmet de génération en génération comme un patrimoine sacré. La liste de courses de Netanyahu pour détruire l'Iran ne sécurisera aucune paix durable. Elle fabriquera un ennemi plus profond, plus déterminé, plus patient. Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême, réputé plus radical que son père, a déjà annoncé la couleur : fermeture possible du détroit d'Ormuz, campagne de représailles prolongée, chaque civil tué constituant selon ses termes un dossier séparé de vengeance. Nous voilà prévenus.
Quand un enfant perd un parent sous les bombes, la guerre cesse d'être un concept abstrait relayé par les journaux télévisés. Elle devient un cratère dans l'âme qui ne se referme jamais. Le deuil, privé de sens, cherche un exutoire, et cet exutoire c'est la haine. Focalisée, transmissible, héréditaire. Souvenez-vous de Wasil Ahmad, cet enfant afghan dont le père et les oncles furent tués par les talibans. À huit ans, il prit les armes. À l'adolescence, il commandait une vallée entière. Ce n'est pas un cas isolé. C'est un archétype, le mécanisme fondamental que les va-t-en-guerre ignorent systématiquement.
La Perse, qu'on s'obstine à appeler Iran comme si un changement de nom pouvait effacer des millénaires d'identité, a été conquise trois fois. Par Alexandre, par les Arabes, par les Mongols. Ces événements n'ont jamais été oubliés. Ils irriguent encore la conscience nationale iranienne comme des affluents souterrains alimentant un fleuve qu'on croit calme en surface. Croire qu'on peut imposer un changement de régime à Téhéran sans déclencher ce type de résonance historique relève soit de l'ignorance crasse, soit du cynisme le plus abouti.
Le parallèle avec Waterloo est éloquent. La défaite de Napoléon n'a pas seulement restauré les Bourbons. Elle a planté dans le psychisme français une rancœur anti-anglaise qui a fermenté pendant plus d'un siècle avant de ressurgir avec De Gaulle. Le Général attaqua le dollar en 1965, exigea de l'or pour drainer les réserves américaines, contribua à l'effondrement de Bretton Woods et expulsa l'OTAN. Tout cela, un siècle et demi après Waterloo. Voilà la temporalité réelle des blessures de guerre. Et que dire de Versailles ? Le traité de 1871 humilia la France et engendra la soif de revanche qui mena à 14-18. Celui de 1919 imposa à l'Allemagne des réparations si écrasantes qu'elles pavèrent la route de Hitler. Les solutions à la crise X créent la crise Y. Cette loi d'airain est la seule constante dans l'histoire des conflits, et elle se rejoue en temps réel au Moyen-Orient.
Pour saisir la mécanique de la vengeance héréditaire, il faut regarder du côté de l'Albanie et de sa tradition ancestrale : le Kanun. Ce code d'honneur médiéval, conçu à l'origine comme un système de dissuasion par la terreur réciproque (une version archaïque de la destruction mutuelle assurée), repose sur un principe simple : quand un homme est tué, c'est toute sa lignée qui contracte une dette de sang envers la famille de la victime. Et inversement. La vengeance devient alors une obligation sacrée, transmise de père en fils, parfois sur des générations entières. Les organisations criminelles albanaises ont exporté cette logique clanique dans le monde entier, au point que les mafias russe et italienne les redoutent ouvertement. La raison ? Quand vous entrez en guerre avec un clan albanais, ce n'est pas un individu que vous affrontez, c'est une lignée. Si la cible primaire est introuvable, la famille devient le champ de bataille. Femme, enfants, cousins : tous sont considérés comme des cibles légitimes. L'objectif n'est pas seulement la vengeance immédiate mais l'éradication de toute possibilité de représailles futures. C'est exactement ce que l'Amérique et Israël sont en train de fabriquer à l'échelle d'une civilisation entière. Non pas la sécurité, mais l'engrenage irréversible de la vendetta.
Alors posons la question que personne ne veut poser : à quoi sert une victoire militaire si elle engendre un ennemi immortel ? À quoi bon raser des villes si chaque ruine devient un sanctuaire de la haine ? Les néoconservateurs, ces anciens gauchistes anti-communistes reconvertis en faucons républicains, n'ont jamais su répondre à cette question. Ils ne la posent même pas. Leur logiciel est celui de la force brute, du changement de régime comme solution universelle, sans jamais regarder ce qui pousse dans les décombres qu'ils laissent derrière eux.
Ce qui pousse, toujours, c'est la vengeance.
Bien à vous