Quand un algorithme et un processeur quantique convergent vers le même vertige
Bonjour à tous !
Voici un édito un peu différent aujourd'hui...
Il y a des moments dans l'histoire des idées où deux découvertes, en apparence sans rapport, pointent leurs projecteurs vers le même abîme. D'un côté, Aleksey Vaneev, développeur russe de plugins audio, publie un algorithme de hachage (PRVHASH) dont la version élémentaire, trois opérations XOR initialisées à zéro, produit tantôt de l'aléatoire parfait validé sur 32 téraoctets, tantôt des triangles de Sierpinski, des automates cellulaires et ce qu'il interprète comme le contour d'un oeil humain. Sa conclusion, qu'il qualifie lui-même de « probablement très discutable » : les mathématiques ne sont pas un langage neutre, elles portent en elles de l'information préprogrammée. Elles ont été formées. De l'autre, Hartmut Neven, patron de Google Quantum AI, annonce en décembre 2024 que sa puce Willow accomplit en cinq minutes ce qui prendrait 10 septillions d'années au meilleur supercalculateur existant, et que cela « donne du crédit à l'idée que le calcul quantique se produit dans de nombreux univers parallèles ».
La communauté scientifique a traité les deux hommes avec le même dédain poli. Pour Vaneev : paréidolie, complexité émergente des systèmes linéaires en corps finis, circulez. Pour Neven : confusion entre espace de Hilbert et espace physique, marketing ontologique, circulez. Scott Aaronson, référence du domaine, a rappelé que l'expérience Willow n'ajoute rien au vieux débat sur les interprétations de la mécanique quantique. Sur Hacker News, on a résumé PRVHASH par : « recherche cryptographique décente, puis l'auteur est devenu fou ».
Et si c'étaient les critiques qui manquaient d'imagination ?
Car voici ce que personne ne semble vouloir articuler : Vaneev et Neven ne parlent pas de la même chose mais ils butent sur le même mur. Vaneev observe que trois opérations élémentaires, sans constante, sans paramètre, sans rien, contiennent en puissance une richesse structurelle qui excède de plusieurs ordres de grandeur ce que leur simplicité devrait autoriser. Comment une fonction sans condition aux limites produit-elle des automates cellulaires qui en exhibent ? Comment le même algorithme peut-il être simultanément un générateur d'aléatoire certifié et une source de formes géométriques reconnaissables selon l'angle de lecture ? De son côté, Neven pose une question symétrique : comment 105 qubits, des atomes artificiels tenant dans quelques centimètres carrés, manipulent-ils un espace d'états plus vaste que le nombre de particules dans l'univers observable ? Où se déroule le travail ?
La réponse conventionnelle à Neven est : nulle part. L'espace de Hilbert est un espace mathématique, pas physique. Les interférences quantiques ne nécessitent pas d'univers parallèles pour fonctionner. L'interprétation de Copenhague, les ondes pilotes de Bohm et le multivers d'Everett produisent exactement les mêmes prédictions expérimentales. Aucune expérience ne peut trancher entre elles. La réponse conventionnelle à Vaneev est : les automates cellulaires de Wolfram démontrent depuis 1983 que des règles triviales engendrent de la complexité extraordinaire. Le triangle de Sierpinski émerge naturellement du triangle de Pascal modulo 2. Rien de surnaturel là-dedans.
Ces réponses sont correctes. Et elles passent à côté de l'essentiel.
Car la vraie question n'est ni « le multivers existe-t-il ? » ni « Dieu a-t-il programmé les maths ? ». La vraie question est celle qu'Eugene Wigner posait en 1960 et à laquelle personne n'a répondu depuis : pourquoi les mathématiques épousent-elles si exactement le réel ? Pourquoi des structures inventées comme commodité algébrique (les nombres complexes, la théorie des groupes) se révèlent-elles, des décennies plus tard, indispensables pour décrire le monde physique ? Richard Hamming a proposé quatre explications partielles avant de les juger toutes insatisfaisantes. Soixante-cinq ans après Wigner, le mystère est intact.
Et c'est ici que les deux fils se nouent dans quelque chose de vertigineux.
Imaginez un instant que le multivers ne soit pas un accident ontologique mais un dispositif. Non pas des univers qui « bifurquent » passivement à chaque mesure quantique comme le proposait Everett, mais un espace de computation actif. Un laboratoire. Si les mathématiques portent en elles de l'information structurée (ce que Vaneev observe sans pouvoir l'expliquer), et si le calcul quantique exploite des ressources computationnelles qui excèdent notre univers observable (ce que Neven constate sans pouvoir le localiser), alors la synthèse s'impose d'elle-même : le multivers comme atelier de conception. L'espace dans lequel la « formulation » des mathématiques s'opère. Le lieu où les règles sont testées avant d'être déployées dans ce que nous appelons la réalité.
Je sais ce que vous pensez. Que c'est de la métaphysique déguisée en éditorial. Que je confonds spéculation et démonstration. Et vous auriez raison si je prétendais prouver quoi que ce soit. Ce n'est pas mon propos. Mon propos est que l'arrogance avec laquelle la communauté scientifique balaie ces questions est exactement symétrique à l'arrogance avec laquelle Neven prétend les avoir résolues. Les deux postures partagent le même vice : la certitude face à l'inconnaissable.
Gödel a démontré que tout système formel suffisamment puissant contient des vérités indémontrables en son sein. Chaitin a montré qu'il existe une constante parfaitement définie dont seul un nombre fini de décimales peut être calculé. Le théorème de Bell établit des limites fondamentales à ce que nous pouvons savoir de la réalité quantique. Nos meilleurs outils de connaissance portent en eux la preuve de leur propre insuffisance. Et nous aurions la prétention de décréter ce qui est possible et ce qui ne l'est pas ?
David Deutsch, souvent cité par Neven, a eu cette intuition fondatrice : l'informatique quantique est la première technologie qui prend les mathématiques au sérieux comme description du réel. Si la fonction d'onde est réelle et pas seulement un outil de calcul, alors les ressources computationnelles qu'elle encode sont réelles aussi. Et si ces ressources dépassent notre univers observable, elles doivent bien « exister » quelque part. Que ce « quelque part » soit un multivers, un espace de Hilbert ayant une existence ontologique propre ou quelque chose que nous n'avons pas encore les concepts pour nommer, voilà la seule question honnête. Le reste n'est que posture.
Vaneev a l'honnêteté rare d'inclure dans son propre README la réfutation rigoureuse de sa thèse. Il sait que la complexité émergente des systèmes GF(2) explique probablement ses observations. Mais il sait aussi, comme le savait Wigner, que « probablement » n'est pas « certainement ». Que l'explication n'épuise pas le mystère. Que nommer un phénomène n'est pas le comprendre.
Neven, lui, a commis l'erreur inverse : transformer une intuition profonde en argument commercial. L'action Google a bondi de 5% sur l'annonce. Le multivers vendu comme feature produit. Les solutions à la crise du financement quantique créent la crise de la crédibilité scientifique. Comme d'habitude.
Mais entre l'humilité authentique de l'un et l'hubris stratégique de l'autre, il y a un espace qui mérite d'être habité. Celui où l'on accepte que la question « pourquoi trois opérations XOR contiennent-elles un univers de formes ? » et la question « où se déroule le calcul quantique ? » sont peut-être la même question formulée à deux échelles différentes. Que la réponse, si elle existe, se situe au-delà de ce que nos instruments actuels, y compris nos instruments conceptuels, peuvent atteindre.
Feynman disait qu'il était « assez certain que personne ne comprend la mécanique quantique ». Il ne disait pas cela par modestie affectée. Il le disait parce que c'était vrai. Et c'est toujours vrai. Et c'est peut-être la chose la plus importante que la science puisse nous enseigner : non pas ce que nous savons, mais la géographie exacte de notre ignorance.
Le laboratoire divin n'a pas besoin d'être prouvé pour être une hypothèse féconde. Il suffit qu'il nous rappelle que l'Homme qui décrète les limites du possible à partir de sa compréhension partielle du réel est aussi ridicule que la fourmi qui, ayant cartographié sa fourmilière, déclarerait avoir compris l'univers.
Tout est dans tout, et inversement. Y compris dans trois opérations XOR et 105 qubits.
Bien à vous