Bonjour à tous !
Il y a dans l’Histoire un motif récurrent dont la méconnaissance coûte des vies. Lorsqu’un régime autoritaire se retrouve pris en étau entre l’effondrement intérieur et l’humiliation extérieure, il devient l’animal le plus dangereux qui soit: le fauve blessé qui n’a plus rien à perdre. On le nourrit de menaces pour le contenir, on le frappe pour le soumettre, et l’on s’étonne ensuite qu’il montre les crocs avec une férocité découplée. L’Iran des mollahs est en train de devenir cet animal. Et ce qui m’inquiète n’est pas tant ce qu’il est capable de faire que ce qu’il n’a plus à perdre en le faisant.
Résumons froidement. En juin 2025, Israël et les États-Unis ont infligé à la République Islamique une défaite militaire d’une ampleur telle qu’elle a pulvérisé le mythe d’invincibilité soigneusement entretenu depuis 45 ans. Plus de 200 avions de chasse, 330 munitions sur une centaine de cibles, les installations nucléaires de Natanz, Fordow et Ispahan frappées, 30 commandants des Gardiens de la Révolution éliminés dont leur chef Hossein Salami, 11 scientifiques nucléaires assassinés en opérations simultanées. Et cerise sur le gâteau: les défenses aériennes iraniennes se sont révélées spectaculairement inefficaces. Israël a opéré en toute impunité pendant 12 jours. Douze jours ! Songez à ce que cela signifie pour un régime dont la raison d’être repose sur sa capacité à projeter la puissance...
Mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est ce qui se passe à l’intérieur. Le 28 décembre 2025, le Grand Bazar de Téhéran a fermé ses portes. Pas n’importe quelles portes. Celles des Bazaaris, ces marchands qui furent le socle même de la révolution de 1979, ceux-là mêmes qui ont porté Khomeini au pouvoir, ceux sans lesquels la théocratie n’aurait jamais vu le jour. Ils ont baissé le rideau parce que le rial a perdu 45% de sa valeur en un an et que chaque transaction les ruine un peu plus. En deux semaines, les manifestations se sont étendues aux 31 provinces, dans plus de 285 localités réparties sur 185 villes. Les slogans sont passés des revendications économiques aux appels au renversement pur et simple du régime. On a même entendu «Javid Shah» dans les rues... un cri que l’on croyait enterré depuis 1979. Lorsque le Bazar vous lâche en Iran, c’est que le contrat social est mort. Et un contrat social mort ne se ressuscite pas à coups de matraques.
Alors la réponse du régime ? La seule qu’il connaisse. Au moins 45 morts dont 8 enfants avant le 8 janvier. Puis un black-out total d’internet ramenant la connectivité à 1% de la normale pour écraser toute velléité d’organisation. 18000 arrestations documentées. 52 exécutions en 10 jours. Le chef du pouvoir judiciaire qui ordonne publiquement «aucune clémence». Des hommes kurdes pendus pour «collaboration avec Israël». Et simultanément, des vidéos virales de policiers implorant qu’on les aide car leur solde de 171 dollars mensuels ne couvre même pas le tiers de leurs besoins. Un sous-officier de Yasuj qui envisage publiquement de vendre un rein pour survivre. Un lieutenant de Bandar Abbas qui diffuse son numéro de carte bancaire en quête d’acheteur d’organes. Ce n’est pas le comportement d’un État qui contrôle la situation. C’est la fébrilité d’un organisme dont le système immunitaire attaque ses propres cellules.
Et c’est ici que le paradoxe devient véritablement terrifiant. Le régime iranien a historiquement survécu grâce à ses ennemis extérieurs. La guerre Iran-Irak a consolidé la révolution, écrasé les factions rivales et bâti l’empire institutionnel des Gardiens de la Révolution. La rhétorique anti-américaine et anti-israélienne a systématiquement servi depuis 1979 à délégitimer toute dissidence en la requalifiant de subversion étrangère. L’ennemi extérieur était l’oxygène du régime. Or que se passe-t-il lorsque vous perdez une guerre en 12 jours? Lorsque votre réseau de proxies s’effondre comme un château de cartes? Le Hezbollah a perdu 10000 combattants et l’intégralité de son commandement dont Nasrallah. Le Hamas est exsangue. La Syrie d’Assad est tombée, emportant avec elle 30 à 50 milliards de dollars d’investissement iranien depuis 2011. Seuls les Houthis du Yémen demeurent actifs. L’arc chiite que Téhéran a mis 40 ans à construire n’est plus qu’un vestige. L’oxygène vient à manquer...
Alors posons la question que tout le monde se pose mal. On vous dit: «L’Iran va-t-il déclencher une nouvelle guerre avec Israël ?». Mauvaise question. La bonne question est : le régime peut-il survivre SANS guerre ? Et la réponse, à la lumière de ce qui précède, est non. Mais il ne peut pas non plus survivre AVEC, puisque la dernière l’a mis à genoux. C’est cela, le piège mortel. La paix expose la faillite économique et retire toute justification idéologique à la répression. La guerre risque une défaite cataclysmique qui accélèrerait la chute. Les deux chemins mènent au précipice. Et un régime au bord du précipice, qui contrôle encore l’emplacement de 440 kg d’uranium enrichi à 60% dont l’AIEA a perdu la trace et qui refuse tout accès aux inspecteurs depuis six mois... représente la menace la plus grave que le Moyen-Orient ait connue depuis des décennies.
Souvenez-vous de l’Argentine de Galtieri en 1982. Un régime acculé par l’économie et la contestation populaire avait cherché le salut dans l’aventure militaire aux Malouines. La défaite a précipité sa chute en quelques semaines. Mais l’Argentine ne disposait pas de matière fissile. Et elle ne se trouvait pas assise sur l’un des plus grands réservoirs pétroliers du monde dans une région où chaque étincelle peut embraser la planète entière. Trump menace de frapper à nouveau «immédiatement» si Téhéran reconstitue son programme nucléaire. Netanyahou parle de «mettre fin au régime». Le cabinet de sécurité israélien a autorisé des frappes supplémentaires en janvier 2026. Pendant ce temps, l’Arabie Saoudite et les Émirats, par calcul plus que par sympathie, refusent leur espace aérien aux Américains tout en maintenant un canal commercial de 22 milliards de dollars avec l’Iran. Comme au poker, tout le monde bluffe. Mais l’un des joueurs a une ceinture d’explosifs sous la table...
«Les solutions à la crise X créent la crise Y.» Je martèle cette maxime depuis des années et elle n’a jamais été aussi brillamment illustrée. L’affaiblissement méthodique de l’Iran par la force a produit exactement ce que l’on cherchait à éviter : un régime plus dangereux, plus imprévisible, plus désespéré, avec moins à perdre et suffisamment de capacité de nuisance pour incendier toute une région en guise de chant du cygne. Les Gardiens de la Révolution contrôlent encore la moitié de la richesse pétrolière du pays à travers leurs filiales. Leur empire économique génère des milliards dans les télécommunications, la construction et l’export. Ils disposent de 1000 nouveaux drones stratégiques selon leurs propres déclarations. Et surtout, ils possèdent l’ultime carte : l’ambiguïté nucléaire. Ce n’est pas un régime en voie d’évanouissement. C’est un régime en voie de métastase.
Ce qui me frappe le plus dans cette séquence est la dissolution simultanée de TOUTES les couches de légitimité du régime. Légitimité idéologique ? L’Axe de la Résistance est en ruines. Légitimité sécuritaire ? 12 jours d’impuissance aérienne face à Israël. Légitimité économique ? 52% d’inflation officielle, 72% sur les produits alimentaires, un chômage des jeunes qui frôle les 35% pour les femmes et sans doute 45% en réalité si l’on compte les découragés. Légitimité populaire ? 31 provinces en révolte et les Bazaaris en grève. Légitimité coercitive ? Des policiers qui filment leur propre misère et des unités de sécurité arrêtées à Kermanshah pour avoir refusé de tirer sur la foule. Le régime des Gardiens de la Révolution en est réduit à admettre publiquement des risques de «désertion». Lorsqu’un système totalitaire commence à douter de son propre bras armé, l’horloge s’accélère dangereusement.
Je ne sais pas ce qui va se passer dans les prochains mois. Mais je sais reconnaître le schéma d’un incendie que l’on croit fixé et qui avance sous la terre pour réapparaître des centaines de mètres plus loin, plus violent, plus vorace. Ceux qui pensent qu’il suffit de continuer à frapper pour résoudre le problème iranien sont des simples d’esprit car ils n’ont toujours pas compris que la pression sans soupape produit l’explosion. Et ceux qui pensent que le régime s’effondrera de lui-même sous le poids de ses contradictions sous-estiment la capacité d’un appareil sécuritaire qui contrôle des milliards à s’accrocher au pouvoir avec l’énergie du désespoir. La question n’est plus de savoir SI la situation va dégénérer mais QUAND et COMMENT.
Le pire scénario n’est pas une guerre conventionnelle que l’Iran perdrait à nouveau. Le pire scénario est celui d’un régime qui, sentant la terre se dérober sous ses pieds, décide que s’il doit tomber, il ne tombera pas seul. 440 kg d’uranium enrichi à 60% dans la nature. Un président américain qui parle en ultimatums. Un premier ministre israélien qui rêve d’en finir. Des voisins arabes qui jouent les équilibristes. Et 90 millions d’Iraniens écrasés entre le marteau de leur régime et l’enclume du monde...
Bien à vous
PS : Beaucoup de recherches sur celui-là...