Bonsoir à tous !
Il existe une forme de mort qui ne dit pas son nom. Elle ne frappe pas, elle berce. Elle ne tranche pas, elle engourdit. Depuis quatre-vingts ans, l'Occident s'est endormi dans les draps soyeux d'une paix qu'il croit éternelle, oubliant que ceux qui l'ont tissée l'ont fait avec leurs tripes et leur sang. Nous sommes les héritiers repus d'un festin préparé par d'autres, et nous avons oublié jusqu'au goût de la faim.
En juin 1944, Winston Churchill avait soixante-neuf ans. Soixante-neuf ans, des poumons gorgés de cigares, un corps usé par des décennies de combats politiques et de whisky. Et pourtant, cet homme exigeait d'embarquer à bord du HMS Belfast pour assister au Débarquement, là où les balles siffleraient et où les obus transformeraient la mer en cimetière. Il fallut que le roi George VI lui-même prenne la plume pour l'en dissuader, lui écrivant que si son Premier ministre estimait de son devoir d'y être, alors lui, le souverain, se verrait contraint de l'accompagner. Deux hommes au sommet d'un Empire, se disputant le privilège d'aller risquer leur vie aux côtés de leurs soldats. Churchill céda. Non par peur, mais par respect pour son roi.
Contemplez cette scène un instant. Laissez-la infuser. Puis regardez-nous.
Nous pestons contre une mise à jour foirée. Nous hurlons notre indignation devant un show Netflix qui nous révolte, pour vingt minutes, avant de scroller vers la prochaine distraction. Nous simulons les émotions fortes comme on joue à un jeu vidéo, avec la certitude rassurante qu'on pourra toujours recommencer la partie. Le courage ? Une vertu de musée, quelque chose qu'on admire derrière une vitre, à distance respectable, en se félicitant de vivre à une époque où l'on n'en a plus besoin.
Quelle funeste erreur.
Alain n'a pu écrire ses Propos sur le bonheur que parce que les tranchées de Verdun l'avaient écorché vif. Il a musclé sa joie comme on muscle un membre atrophié, par l'exercice répété, par la volonté acharnée de ne pas sombrer. Nous, nous consommons le bonheur en sachets lyophilisés, persuadés qu'il suffit d'ajouter de l'eau tiède. Nous avons confondu l'absence de guerre avec la présence de la paix, l'absence de souffrance avec la présence du bonheur. Nous avons pris le vide pour la plénitude.
On nous a endormis. Pas par complot, non. Par confort. Par accumulation de coussins sous nos existences jusqu'à ce que nous ne sentions plus le sol sous nos pieds. Les générations se sont succédées, chacune un peu plus éloignée du feu originel, chacune un peu moins équipée pour affronter ce qui finit toujours par revenir : le réel, dans sa brutalité nue, qui ne négocie pas, qui ne scroll pas, qui ne se contente pas de vingt minutes d'attention.
Faut-il vraiment attendre qu'un général nous annonce que nous devons nous tenir prêts à sacrifier nos enfants pour la Nation ? Faut-il que les bombes tombent pour nous rappeler que les valeurs ne sont pas des options de menu mais des remparts contre la barbarie ? La violence suggérée a plus d'impact que la violence montrée, dit-on. Alors suggérons. Imaginons un instant que demain, l'adversité frappe à notre porte. Pas celle des algorithmes défaillants ou des livraisons en retard. La vraie. Celle qui exige de choisir entre sa peur et son honneur.
Celle qui vous arrache au sommeil à trois heures du matin avec le fracas d'un monde qui s'effondre. Celle qui vous demande de vous lever, de regarder vos enfants endormis, et de décider si vous aurez le cran de vous interposer entre eux et les ténèbres. Celle qui transforme chaque rue familière en territoire hostile, chaque voisin en allié potentiel ou en menace, chaque décision en verdict sans appel. Celle devant laquelle les diplômes ne valent rien, les followers s'évanouissent, et les certitudes confortables se dissolvent comme neige au soleil. Celle qui révèle, dans une clarté aveuglante, ce que vous êtes vraiment lorsque plus rien ne vous protège de vous-même.
Churchill le savait. Voilà pourquoi il voulait être sur ce bateau. Non par bravade, non par inconscience, mais parce qu'un homme qui demande à d'autres de mourir pour une cause doit être prêt à mourir pour elle aussi. C'était une évidence pour cette génération. Pour nous, c'est devenu une abstraction, un concept vaguement héroïque qu'on applaudit dans les films avant de commander une pizza.
Y parviendrait-on ?
Je n'ai pas la réponse. Mais je sais ceci : le courage n'a pas disparu, il dort. Il s'est réfugié quelque part, sous les couches de divertissement et d'anesthésie numérique, attendant qu'on le réveille. La question n'est pas de savoir s'il existe encore. La question est de savoir si nous aurons le cran de le convoquer avant que le ravin ne s'ouvre sous nos pas.
Car au bout du chemin que nous empruntons en somnambules se trouve le cimetière de nos rêves de grandeur. Et sur chaque pierre tombale, la même épitaphe : « Ils auraient pu, mais ils ont préféré dormir. »
Le réveil sera brutal. Il l'est toujours. La seule chose que nous maîtrisons encore, c'est le choix de nous réveiller nous-mêmes, maintenant, debout et dignes, ou d'attendre que l'Histoire nous jette hors du lit, hagards et défaits.
L'horloge tourne. Elle a toujours tourné.
Mais elle ne nous attendra pas.
Bien à vous