Bonjour à tous,
Je me permets de poster mon dernier édito sur un point essentiel qui m'a réveillé en pleine nuit...
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Introduction
Il y a des révolutions qui se font dans le fracas des armes et d'autres qui s'opèrent dans le silence feutré des décrets. Celle que mène Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche appartient à la seconde catégorie, et c'est précisément ce qui la rend si difficile à saisir pour les observateurs européens. Nous cherchons un isolationnisme à l'ancienne, celui des années 1930, un repli derrière les océans protecteurs. Nous ne trouvons rien de tel. Et pourtant, quelque chose de fondamental s'est brisé.
Ce quelque chose, je propose de le nommer : l'isolationnisme moral.
I. La mue du serpent
Commençons par les faits bruts, car ils parlent d'eux-mêmes. En un an de présidence, Trump a retiré les États-Unis de soixante-six organisations internationales. Pas trois ou quatre, comme lors du premier mandat. Soixante-six. L'OMS, l'Accord de Paris, le GIEC, ONU Femmes, le Conseil des droits de l'homme, l'UNRWA, l'Institut international pour la démocratie. La liste ressemble à un inventaire de tout ce que l'Occident post-1945 considérait comme les piliers de l'ordre international libéral.
Marco Rubio, le secrétaire d'État, a fourni la clé interprétative lors de son audition de confirmation : « L'ordre mondial post-guerre n'est pas seulement obsolète, c'est maintenant une arme utilisée contre nous. » Cette phrase mérite qu'on s'y arrête. Elle ne dit pas que ces institutions fonctionnent mal, qu'elles coûtent trop cher, qu'elles sont inefficaces. Elle dit qu'elles sont devenues hostiles. L'ennemi n'est plus dehors, il est dans la maison que l'Amérique a elle-même construite.
Le premier mandat Trump était une série de corrections ponctuelles, tempérées par ce que les analystes appellent « l'axe des adultes » : McMaster, Mattis, Tillerson, Kelly. Ces garde-fous ont disparu. Trump 2.0 gouverne avec une équipe dont la loyauté au président constitue le seul critère de sélection. 91% des postes diplomatiques sont occupés par des nominations politiques plutôt que par des diplomates de carrière. Un record historique qui en dit long sur la nature du projet.
II. Ce que « moral » veut dire ici
L'isolationnisme classique désigne un retrait géographique, une volonté de ne pas s'engager dans les affaires du monde. Or Trump ne se retire pas du monde. Il menace d'annexer le Groenland, revendique le canal de Panama, brandit des tarifs de deux cents pour cent sur le vin français, crée un « Board of Peace » dont il se proclame président à vie. Ce n'est pas le comportement d'un pays qui rentre chez lui.
Ce qui se retire, c'est autre chose. C'est la posture morale qui définissait l'Amérique depuis 1945 : celle d'une puissance qui se définit par des valeurs universelles, qui accepte de se critiquer, qui reconnaît une responsabilité envers un ordre mondial qu'elle a contribué à créer. Cette Amérique-là, celle qui promeut la démocratie, défend les droits humains, s'excuse parfois de ses excès, cette Amérique s'efface.
À sa place émerge un nationalisme de la puissance brute, sans médiation morale ni justification universaliste. Le discours inaugural de janvier 2025 a posé les termes : « À partir de ce jour, les États-Unis seront à nouveau une nation libre, souveraine et indépendante. » Le choix du mot « Liberation Day » pour désigner l'investiture n'est pas anodin. Il suggère une Amérique qui s'affranchit de chaînes. Quelles chaînes ? Celles qu'elle s'était elle-même forgées.
Rubio a institutionnalisé un test à trois questions pour toute décision de politique étrangère : « Cela rend-il l'Amérique plus sûre ? Cela rend-il l'Amérique plus forte ? Cela rend-il l'Amérique plus prospère ? » L'absence de toute référence aux valeurs, aux droits humains ou à la promotion de la démocratie est délibérée. Ce n'est pas un oubli. C'est une doctrine.
III. L'Europe comme repoussoir civilisationnel
La Stratégie de sécurité nationale publiée en décembre 2025 contient un passage qui devrait faire l'effet d'une douche froide à Bruxelles, Paris et Berlin. Pour la première fois dans l'histoire des relations transatlantiques, un document stratégique américain accuse explicitement l'Europe d'« effacement civilisationnel », de « censure de la liberté d'expression » et de « répression des partis d'opposition ». Le texte promet de « cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l'Europe » et de soutenir les « partis patriotes européens ».
António Costa, président du Conseil européen, a qualifié ces trois pages de « pleines de vitriol ». Le Kremlin, lui, les a saluées comme « correspondant à bien des égards » à sa propre vision du monde. Cette convergence rhétorique américano-russe sur la dénonciation de l'Europe « woke » constitue un renversement historique dont nous n'avons pas encore mesuré toutes les implications.
Macron a réagi avec une sévérité inédite, accusant Washington de vouloir « affaiblir et subordonner l'Europe ». La crise du Groenland, où Trump a menacé huit pays européens de tarifs douaniers pour forcer l'acquisition du territoire danois, a provoqué un sommet extraordinaire de l'Union européenne. Le plan ReArm Europe mobilise potentiellement huit cents milliards d'euros pour la défense du continent. Ursula von der Leyen a déclaré : « Nous sommes dans une ère de réarmement. »
Nous y voilà. L'Amérique ne protège plus l'Europe. Elle la désigne comme un contre-modèle civilisationnel à combattre.
IV. Le personnel comme programme
Les nominations clés révèlent la cohérence du projet. Pete Hegseth à la Défense : ancien présentateur de Fox News, sceptique envers l'OTAN, hostile aux programmes diversité dans l'armée, confirmé par une seule voix de majorité. Tulsi Gabbard au renseignement national : accusée par Mitt Romney de répéter la « propagande russe », elle a rencontré Bachar al-Assad et blâmé l'OTAN pour l'invasion de l'Ukraine. Mike Huckabee ambassadeur en Israël : il nie l'existence même d'une identité palestinienne et refuse les termes « Cisjordanie », « colonies » et « occupation ».
L'absence est aussi significative que la présence. Aucun néo-conservateur traditionnel. Aucun défenseur institutionnel des droits humains. Aucune voix qui pourrait tempérer les impulsions présidentielles comme le faisaient les « adultes » du premier mandat. Marco Rubio lui-même, historiquement faucon pro-Ukraine et anti-Russie, a abandonné ces positions pour s'aligner sur Trump. Il cumule désormais les fonctions de secrétaire d'État et de conseiller à la sécurité nationale, une concentration de pouvoir inédite depuis Kissinger.
Ce n'est pas un gouvernement. C'est une cour.
V. Transactionnel, pas isolationniste
Les experts en relations internationales convergent sur un point : le terme « isolationnisme » est inapproprié. Michael O'Hanlon de la Brookings Institution écrit que Trump s'est révélé être « un internationaliste hautement affirmatif ». Stephen Wertheim de la Carnegie Endowment précise : « Il veut renverser la table, pas quitter la pièce. »
Le terme qui s'impose est « transactionnalisme » : l'idée que la puissance américaine n'est plus un bien public mondial mais un actif à négocier. Chaque relation devient un deal, chaque alliance un contrat résiliable, chaque engagement une variable d'ajustement. La formule de Michael Froman du Council on Foreign Relations résume cette philosophie : « La puissance américaine est transactionnelle, non pas un bien public mais un actif à échanger. »
Le Board of Peace incarne cette vision. Un milliard de dollars pour un siège permanent. Trump président à vie. Vingt-deux pays ont rejoint, dont l'Argentine, la Turquie, la Hongrie, l'Arabie Saoudite. La France, la Norvège, la Suède ont décliné. Cette structure parallèle à l'ONU, financée par adhésion plutôt que par contribution proportionnelle, illustre parfaitement la logique trumpienne : la paix a un prix, et ceux qui ne paient pas n'ont pas voix au chapitre.
VI. La révolution silencieuse
Stewart Patrick de la Carnegie Endowment a trouvé la formule juste : « Trump a lancé une seconde Révolution américaine. Il a déclaré l'indépendance du monde que les États-Unis ont créé. »
Cette indépendance n'est pas territoriale. Elle est normative. C'est l'affranchissement de la culpabilité civilisationnelle que l'Amérique post-1945 avait intégrée à son identité internationale. « Nous ne culpabiliserons plus d'être puissants » : voilà le message, implicite mais omniprésent, de chaque décret, de chaque nomination, de chaque discours.
Il y a quelque chose de vertigineux dans ce renversement. Pendant quatre-vingts ans, la puissance américaine s'est drapée dans le manteau de l'universel. Elle imposait sa volonté, certes, mais au nom de valeurs qu'elle prétendait partager avec l'humanité entière. Cette hypocrisie, si l'on veut l'appeler ainsi, avait au moins le mérite de fixer une limite, de créer un horizon d'attente, de permettre la critique. L'Amérique pouvait être rappelée à ses propres principes.
Trump abolit cette possibilité. Il dit : nous sommes forts, nous ferons ce que les forts font, et nous n'avons de comptes à rendre à personne. C'est une forme de sincérité, si l'on y tient. C'est aussi la fin d'un monde.
VII. Ce qui vient
Que nous réserve cet isolationnisme moral ? Nul ne peut le savoir avec certitude, mais quelques lignes de force se dessinent.
L'Europe devra assumer sa propre défense, non pas comme un choix mais comme une nécessité existentielle. Les huit cents milliards du plan ReArm ne sont qu'un début. Le parapluie américain s'est refermé.
Les institutions multilatérales survivront, mais vidées de leur substance par le retrait du principal contributeur et de la première puissance mondiale. L'OMS sans les États-Unis, c'est un corps sans colonne vertébrale.
La Chine et la Russie avanceront leurs pions dans les espaces laissés vacants, non pas parce qu'elles sont plus vertueuses mais parce que la nature a horreur du vide.
Et l'Amérique elle-même ? Elle découvrira peut-être que la puissance sans légitimité morale est un colosse aux pieds d'argile. Ou peut-être pas. L'histoire n'est pas écrite d'avance.
Conclusion
Ce qui est certain, c'est que nous assistons à un moment de bascule. L'ordre international tel qu'il existait depuis 1945, fondé sur les institutions multilatérales, l'alliance transatlantique et le « leadership moral » américain, est en cours de démantèlement actif. Non pas par ses ennemis extérieurs, mais par celui-là même qui l'avait édifié.
Il y a dans cette autodestruction quelque chose qui évoque les fins d'empire. Rome n'a pas été vaincue par les barbares. Elle s'est effondrée de l'intérieur, minée par ses propres contradictions. L'Amérique de Trump ne s'effondre pas. Elle mue. Elle devient autre chose.
Quoi exactement ? C'est la question que nous devrons affronter dans les années qui viennent. Avec ou sans elle.
Bien à vous