Bonjour à tous,
voici mon édito de 21 janvier 2026 :
Introduction
Depuis Paris, Berlin ou Bruxelles, le « Board of Peace » de Donald Trump ressemble à une provocation grotesque : un milliard de dollars pour un siège, Poutine invité à la table, et un président américain qui se déclare « président à vie » d'une institution censée remplacer l'ONU. L'indignation est unanime, les éditorialistes européens rivalisent de formules assassines, et la messe semble dite.
Mais si nous prenions deux minutes pour comprendre ce que cette initiative signifie du point de vue américain ? Non pas pour l'approuver ou la condamner, mais simplement pour saisir la logique qui la sous-tend ? Car tant que nous refuserons cet effort intellectuel, nous resterons spectateurs d'une histoire qui s'écrit sans nous.
L'échec que personne ne veut nommer
Commençons par une vérité inconfortable : l'ordre international que l'Europe prétend défendre a échoué. Le Conseil de sécurité de l'ONU est paralysé depuis des années, bloqué par des vetos successifs qui ont rendu impossible toute action collective sur Gaza, sur l'Ukraine, sur le Soudan. Les institutions multilatérales que nous sanctifions n'ont empêché ni les massacres, ni les guerres, ni les crises humanitaires. Elles ont produit des résolutions sans effet, des condamnations sans conséquence, et une bureaucratie qui se nourrit d'elle-même.
Du point de vue américain, et pas seulement trumpiste, ce constat n'est pas une opinion : c'est un bilan. Les États-Unis financent massivement ces institutions depuis 1945, et le retour sur investissement diplomatique est devenu nul. Pourquoi continuer à alimenter une machine qui ne fonctionne plus ?
Le « Board of Peace » répond à cette question avec une brutalité qui nous choque, mais dont la logique mérite examen.
Le prix de la paix : une provocation calculée
Un milliard de dollars pour un siège permanent. La somme paraît obscène, et c'est précisément l'effet recherché. Car ce prix exorbitant dit quelque chose de profond sur la vision américaine actuelle : la paix n'est pas gratuite, et ceux qui prétendent le contraire mentent à eux-mêmes ou aux autres.
Pendant des décennies, l'Europe s'est comportée comme si les États-Unis étaient un distributeur automatique sans fin. Washington payait pour la défense du continent, finançait les institutions internationales, garantissait la sécurité des routes commerciales et les Européens encaissaient les dividendes de la paix sans en assumer le coût réel. Cette époque est terminée.
Le ticket d'entrée à un milliard n'est pas une extorsion : c'est une mise à nu. Il oblige chaque nation à se poser la question : sommes-nous prêts à payer pour avoir voix au chapitre, ou préférons-nous rester dans le confort de la critique morale sans responsabilité ? Le Paraguay a accepté un siège non permanent sans débourser cette somme, preuve que des alternatives existent. Mais la participation pleine et entière a désormais un prix. Est-ce si scandaleux ?
Poutine à la table : le vrai sujet
L'invitation de Vladimir Poutine cristallise l'indignation européenne. Comment peut-on convier à un « Conseil de la Paix » un homme sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale ? La question semble porter sa propre réponse.
Mais retournons-la. Comment peut-on espérer résoudre les conflits mondiaux en excluant systématiquement ceux qui ont le pouvoir de les perpétuer ? La diplomatie européenne repose sur un postulat implicite : on ne négocie qu'avec ceux qu'on approuve moralement. Le résultat ? L'Ukraine brûle depuis bientôt quatre ans, et aucune perspective de paix ne se dessine.
La vision américaine qui sous-tend l'invitation à Poutine est différente. Elle part d'un constat historique : la Russie s'est vu proposer l'adhésion à l'OTAN dans les années 1990. L'Occident avait alors une fenêtre pour mettre fin correctement à la Guerre froide, pour intégrer Moscou dans l'architecture de sécurité européenne. Au lieu de cela, il a choisi l'expansion. Non pas parce qu'elle était nécessaire, mais parce qu'elle était profitable pour certains intérêts et politiquement utile pour d'autres.
Les conséquences de ce choix, nous les vivons aujourd'hui. Inviter la Russie au Board of Peace, c'est peut-être, trente ans trop tard, reconnaître qu'on ne construit pas la paix en humiliant l'adversaire, mais en lui offrant une place à la table. Le ministre russe Lavrov a qualifié l'administration Trump d'« administration de pragmatistes ». Ce compliment, venant de Moscou, devrait nous faire réfléchir plutôt que nous scandaliser.
Ce que « transactionnel » veut vraiment dire
Les Européens prononcent le mot « transactionnel » comme une insulte. Trump fait de la diplomatie transactionnelle, donc Trump est vulgaire, donc Trump a tort. Ce raisonnement nous rassure, mais il nous aveugle.
Car toute diplomatie est transactionnelle. Les traités, les alliances, les accords commerciaux reposent tous sur des échanges d'intérêts. La différence entre la diplomatie « noble » et la diplomatie trumpiste n'est pas une différence de nature : c'est une différence de transparence. Trump met les prix sur la table. Il dit : voici ce que ça coûte, voici ce que vous obtenez. Les hypocrisies habituelles, les sommets où l'on sourit en se détestant, les communiqués finaux que personne ne respecte, ne l'intéressent pas.
Cette franchise est-elle grossière ? Sans doute. Est-elle plus honnête que nos rituels diplomatiques ? La question mérite d'être posée.
L'administration Trump affirme que « pratiquement chaque dollar » collecté servira à reconstruire Gaza, évitant les salaires exorbitants et le gonflement administratif qui affligent les organisations internationales existantes. Promesse électorale ou engagement réel ? L'avenir le dira. Mais la critique implicite des bureaucraties onusiennes touche juste, et nous le savons.
L'Europe face à elle-même
La France a refusé de rejoindre le Board of Peace. Trump a immédiatement menacé d'imposer 200 % de droits de douane sur le vin français. Cette séquence résume parfaitement l'impasse européenne : nous avons les principes, ils ont le pouvoir.
Nous pouvons continuer à dénoncer la brutalité trumpiste, à invoquer la Charte des Nations Unies, à nous draper dans notre supériorité morale. Mais pendant que nous discourons, d'autres agissent. Le Vietnam, l'Argentine, le Maroc, les Émirats, la Hongrie ont accepté l'invitation. Ils n'ont pas renoncé à leurs valeurs : ils ont fait un calcul. Être à la table vaut mieux qu'être au menu.
La vraie question n'est pas de savoir si Trump a raison ou tort. Elle est de savoir ce que nous voulons : défendre des principes abstraits au risque de l'impuissance, ou accepter de jouer dans un monde dont nous n'avons pas écrit les règles ?
Le choix qui vient
Le Board of Peace de Trump n'est ni la solution miracle que ses partisans décrivent, ni l'abomination que ses détracteurs dénoncent. C'est une tentative brutale, imparfaite et controversée de répondre à une crise réelle de la gouvernance mondiale.
Nous pouvons la rejeter au nom de nos valeurs. Mais alors, proposons autre chose. Car l'indignation sans alternative n'est pas une politique : c'est une posture. Et les postures, dans l'histoire, n'ont jamais arrêté les guerres.
Trump nous force à choisir. Il serait temps que nous cessions de prétendre que ce choix n'existe pas.
Bien à vous