On parle d’un territoire immense, 2,16 millions de km², quatre fois la France, pour à peine 56 000 habitants, dont près de 90 % sont Inuits. Rien que ça devrait calmer l’idée d’une terre vide ou disponible. Ce peuple est là, il a une histoire, et surtout une mémoire très précise de ce que les puissances extérieures appellent pudiquement la gestion ou la modernisation.
Economiquement, le Groenland est sous perfusion. Le Danemark verse chaque année autour de 3,9 milliards de couronnes danoises, un peu plus de 500 millions d’euros, ce qui représente environ un quart du PIB local. Sans cet argent, l’état groenlandais ne tient pas. Et en même temps, cette dépendance est vécue comme une domination déguisée. Le référendum de 2008 l’a montré : 75 % des votants ont dit oui à plus d’autonomie, mais pas à une rupture brutale, parce que personne n’est suicidaire. Depuis, l’indépendance est un horizon, pas un bouton magique, et chaque crise internationale vient repousser l’échéance.
Militairement, il faut être honnête deux minutes. Les Etats-Unis ont 11 porte-avions nucléaires, un budget défense qui dépasse les 850 milliards de dollars par an, et une capacité de projection mondiale sans équivalent. L’Europe, elle, a un porte-avions opérationnel, français, et une défense éclatée. Les Américains sont déjà installés au Groenland depuis 1951 avec la base de Pituffik, ex-Thulé, intégrée au système d’alerte antimissile. Autrement dit, ils contrôlent déjà l’essentiel de l’enjeu stratégique. L’idée qu’ils auraient besoin d’envahir ou d’annexer le Groenland pour sécuriser leurs intérêts relève plus du fantasme politique que d’un plan rationnel. Trop cher, trop risqué, inutile militairement. En revanche, verrouiller l’accès, empêcher Chinois et Russes de s’implanter, tester la capacité de l’Europe à dire non, ça, c’est très réel.
L’arctique, lui, change vite. La glace recule, les routes s’ouvrent. Le trafic sur la Route maritime du Nord est passé de quelques millions de tonnes au début des années 2010 à plus de 35 millions de tonnes par an récemment. On n’est pas encore sur un axe commercial majeur, mais la tendance est claire. Le Groenland devient un poste d’observation clé, un verrou nord-atlantique. Pas forcément une mine d’or immédiate, mais un point stratégique de premier ordre.
Sur les ressources, là aussi, beaucoup racontent n’importe quoi. Oui, le sous-sol est potentiellement riche. L'Institut d'études géologiques des Etats-Unis parle de 13 % des réserves mondiales non découvertes de pétrole et jusqu’à 30 % de gaz. Mais exploiter ça coûte une fortune, dans des conditions climatiques extrêmes, avec des infrastructures quasi inexistantes. Et surtout, les Groenlandais eux-mêmes freinent. Plusieurs projets miniers, notamment autour de l’uranium et des terres rares, ont été bloqués ou abandonnés sous la pression locale. Ce n’est pas l’Occident vertueux qui empêche l’exploitation, ce sont les Inuits qui refusent de sacrifier leur territoire pour des promesses de croissance.
Et là, on touche au cœur du problème, celui que beaucoup préfèrent éviter. Les Inuits ont été maltraités, et pas de manière anecdotique. Déplacements forcés, acculturation, décisions prises à Copenhague ou à Washington sans leur accord réel. Le scandale des stérilisations forcées est central et trop souvent minimisé. Entre la fin des années 1950 et les années 1970, environ 4 500 femmes et jeunes filles inuites ont subi des poses de stérilets ou des stérilisations sans consentement libre et éclairé, parfois dès l’adolescence. À l’échelle d’une population aussi petite, c’est énorme. Ce n’était pas un accident médical, mais une logique de contrôle démographique, au nom de la modernisation. Les autorités danoises ont fini par reconnaître le caractère inacceptable de ces pratiques, une commission d’enquête a été lancée, mais en 2026, la question des réparations est toujours pendante. Pour beaucoup de femmes, le mal est fait, et les excuses arrivent des décennies trop tard.
Les conséquences sont visibles aujourd’hui encore. Le taux de suicide au Groenland tourne autour de 80 pour 100 000 habitants, l’un des plus élevés au monde, près de sept fois la moyenne européenne. L’espérance de vie est inférieure d’environ dix ans à celle du Danemark continental. Ce ne sont pas des statistiques abstraites, ce sont les traces d’un traumatisme collectif. Quand on parle aujourd’hui de bases militaires, de minerais ou de deals géopolitiques, ce passé-là est toujours présent dans les têtes.
C’est pour ça que les sondages sont clairs. Environ 85 % des Groenlandais refusent toute intégration aux Etats-Unis. Plus de 60 % se disent favorables à l’indépendance à long terme, mais seulement si elle se fait à leurs conditions, avec un vrai contrôle local sur les décisions et les ressources. L’idée de "les acheter" avec des chèques est une incompréhension totale de la situation. L’argent ne répare pas une histoire coloniale, et il ne crée pas la légitimité.
Pendant ce temps, l’Europe donne l’image d’un acteur qui parle beaucoup et agit peu. Malgré les discours sur l’autonomie stratégique, plus de 60 % des équipements militaires majeurs achetés par les pays européens depuis 2015 viennent des Etats-Unis. Plusieurs états ont choisi le F-35 américain plutôt que des alternatives européennes. Résultat : quand Washington hausse le ton, l’UE proteste, mais pèse peu. Les Inuits le voient très bien. Pour eux, l’Europe est souvent perçue comme moralisatrice, lente, bureaucratique, incapable de s’engager vraiment quand il le faut.
Au final, le Groenland n’est ni un supermarché de ressources ni un pion qu’on déplace sans conséquence. C’est un territoire déjà sous parapluie militaire américain, financièrement dépendant du Danemark, traversé par une aspiration forte à l’émancipation inuit, et observé par la Chine et la Russie comme un test de cohésion occidentale. Continuer à parler du Groenland sans parler sérieusement des Inuits, de leur histoire, de la maltraitance subie, y compris les stérilisations forcées, c’est se raconter des histoires. Ignorer ça, c’est peut-être confortable à court terme, mais c’est exactement comme ça qu’on fabrique de l’instabilité durable. Et au fond, ce dossier dit moins de choses sur l’arctique que sur notre incapacité collective, surtout en Europe, à regarder le réel en face tout en respectant ceux qui vivent réellement sur ce territoire.