(Zonebourse.com) - Lors d'un déjeuner de presse organisé hier dans les locaux de Tikehau Capital, auquel participaient Zonebourse et une vingtaine de journalistes, Raphaël Thuin, directeur des stratégies de marchés de capitaux de ce groupe mondial de gestion d'actifs alternatifs, s'est exprimé sur l'évolution de la situation géopolitique actuelle au Moyen-Orient. Le conflit entre les Etats-Unis et l'Iran s'achemine vers sa fin avec des discussions à venir sur les contours d'un accord final.
Mercredi soir, un protocole d'accord, qui inclut le front libanais, a été signé par Donald Trump. "Je viens de le signer", a-t-il déclaré à la presse en quittant le château de Versailles. Un responsable de la Maison Blanche a par la suite diffusé une vidéo sur X où l'on voit le président américain signer l'accord aux côtés d'Emmanuel Macron, le pouce levé et sourire aux lèvres. Hier, "POTUS" a jugé que ce protocole d'accord, signé depuis Versailles avec l'Iran et considéré trop favorable à Téhéran par ses opposants, était une "victoire" pour les États-Unis.
Dans ce contexte, pour Raphaël Thuin, "l'évolution du marché de l'énergie au cours des prochaines semaines fera l'objet d'une surveillance attentive. Ce secteur a été le principal vecteur de propagation de la crise iranienne, propulsant le baril au-delà des 100 dollars. Aujourd'hui, la désescalade actuelle entraîne une révision à la baisse - et assez spectaculaire - du prix du baril. Il s'agira désormais de déterminer jusqu'où cette tendance peut se poursuivre".
Le directeur des stratégies de marchés de capitaux pose ensuite une question devant les journalistes : "une nouvelle ère pétrolière s'ouvre-t-elle à nous après les vives inquiétudes liées à l'Iran ?"
Selon lui, ce scénario repose sur plusieurs facteurs clés :
- la réouverture du détroit d'Ormuz
- le retour du brut iranien sur le marché mondial
- l'augmentation des quotas de l'OPEP*
- les signaux de reprise au Venezuela, où certaines entreprises se repositionnent déjà sur les infrastructures pétrolières
"Ces perspectives permettent d'envisager que le pire est derrière nous et qu'une période de détente durable puisse s'amorcer sur le marché de l'énergie", souligne Raphaël Thuin.
Enjeux inflationnistes et effets de second tour
Il signale que "cette accalmie est cruciale, car le marché de l'énergie a largement alimenté le cycle inflationniste, qu'il s'agisse des prix à la consommation ou des prix à la production. Si inverser cette tendance s'annonce complexe, il est clair que la hausse de l'énergie a ouvert un cycle inflationniste global".
"Dès lors qu'un tel cycle démarre, la vigilance est de mise face aux risques d'effets de second tour. Ce mécanisme se traduit par une diffusion de la hausse des coûts de l'énergie à l'ensemble de l'économie, ce qui peut légitimer des hausses de salaires et alimenter une boucle prix-salaires. Cette dynamique avait d'ailleurs posé un défi majeur aux banques centrales en 2022", fait-il savoir, par ailleurs.
En d'autres termes, les effets de second tour sont considérés comme des effets "boule de neige" de l'inflation. Il s'agit d'un moment où une hausse de prix précise (comme l'essence ou l'électricité) arrête d'être un problème isolé et commence à contaminer toute l'économie, créant une réaction en chaîne.
Par exemple, si le prix du pétrole vient à exploser en raison d'une crise géopolitique, faire le plein coûtera plus cher, et l'inflation globale augmentera. L'effet de second tour se déclenche ensuite : les salariés voient leur pouvoir d'achat fondre et demandent (et obtiennent) des revalorisations salariales pour compenser.
La posture des banques centrales
Pour Raphaël Thuin, "c'est précisément ce point que les banques centrales surveillent de près". Leur objectif est de s'assurer que :
1 - ce choc inflationniste reste temporaire.
2 - il découle de façon quasi exclusive des tensions géopolitiques.
3 - il est appelé à se dissiper à court ou moyen terme.
"Sous ces conditions, un resserrement monétaire trop agressif ou trop rapide pourrait ne pas être nécessaire, évitant ainsi le risque de briser la croissance économique", précise-t-il.
Concernant le protocole d'accord et les négociations qui doivent s'ensuivre, la Suisse a annoncé ce vendredi matin le report des pourparlers entre les États-Unis et l'Iran prévus ce jour. Cette annonce intervient quelques heures après la déclaration de la Maison-Blanche confirmant l'annulation du départ du vice-président américain, JD Vance, pour le pays des Helvètes. Aucune autre date n'a été communiquée pour ces pourparlers qui doivent conduire à un accord final entre Washington et Téhéran.
"Les discussions prévues entre les États-Unis, l'Iran, le Qatar et le Pakistan ont été reportées. La Suisse reste disposée à faciliter ces discussions. Les travaux préparatoires correspondants se poursuivent", a annoncé le ministère des Affaires étrangères suisse dans un message adressé à l'AFP.
La délicate question du programme nucléaire iranien
Centrées sur le programme nucléaire de Téhéran, ces discussions (prévues pour durer 60 jours et potentiellement reconductibles) font suite au cessez-le-feu négocié par accord-cadre, après l'offensive américano-israélienne du 28 février dernier.
"Si l'ennemi se montre excessif dans ses demandes, nous avons prouvé que nous sommes prêts à riposter et que nous n'hésiterons pas à infliger une réponse cinglante", a alerté le chef de l'équipe de négociation iranienne et président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf réaffirmant le respect obligatoire des "lignes rouges" de l'Iran lors des futurs entretiens avec les États-Unis (lignes rouges = conditions strictes et non négociables fixées par Téhéran). L'Iran fait référence ici au maintien du programme nucléaire civil et de la levée totale et définitive des sanctions économiques.
Le détroit d'Ormuz s'anime
Après la signature d'un protocole d'accord, un premier méthanier (transport de gaz naturel liquéfié - GNL) battant pavillon français a traversé, hier le détroit d'Ormuz, selon les données de MarineTraffic et de Kpler. De surcroît, un total de 25 navires commerciaux ont passé ce détroit hier, après un accord permettant sa réouverture la veille. Il s'agit d'un volume inédit depuis mi-avril, d'après les chiffres de la plateforme de suivi maritime AXSMarine publiés vendredi.
De plus, dans un message publié sur X, l'autorité maritime iranienne responsable du détroit d'Ormuz (PGSA : Persian Gulf Strait Authority) a exigé ce vendredi que "tous les navires qui voudraient franchir cette voie stratégique soumettent 48 heures à l'avance une demande de transit", en dépit de cette réouverture dans la foulée de l'accord-cadre américano-iranien.
*Dans le cadre de leur engagement collectif en faveur de la stabilité du marché pétrolier, le 7 juin dernier, sept membres clés de l'OPEP (Arabie saoudite, Russie, Irak, Koweït, Kazakhstan, Algérie et Oman) ont acté une quatrième hausse mensuelle consécutive de leurs objectifs de production, fixée à 188 000 barils par jour (kb/j) pour juillet, la même ampleur qu'en juin. Cependant, l'écart entre quotas annoncés et production réelle est devenu béant : entre avril et juin, si ces pays ont révisé à la hausse leurs objectifs d'environ 600 kb/j, leur production effective s'est effondrée en raison d'une chute des exportations des pays du Golfe de près de 10 millions de barils par jour.
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