Concilier investissement responsable, droits humains et industrie de défense ? A première vue, la mission tient de l'oxymore. Mais les gérants de LBP AM semblent prêts à relever le défi. "Notre objectif est clair : identifier les risques propres au secteur et évaluer la manière dont les entreprises les prennent en compte", prévient Camille Bisconte de Saint-Julien, chargée du pôle "Human Rights and Social Lead" au sein du groupe.
Le constat dressé par LBP AM est sans appel : le nombre de conflits dans le monde a atteint son plus haut niveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En effet, la militarisation va bon train, avec une hausse spectaculaire des budgets militaires. Ces derniers représentent désormais 2,5% du PIB mondial, dont plus de la moitié (55%) provient des Etats membres de l'OTAN.
De plus, "les membres de l'Alliance se sont engagés à porter leurs dépenses de défense à 5% de leur PIB", rappelle Helena Charrier, directrice des solutions ISR chez LBP AM. En Europe, les budgets consacrés au secteur ont déjà augmenté de quelque 60% entre 2020 et 2025. Illustrant l'ébullition du secteur, l'indice S&P Aerospace & Defense a même progressé de 142% depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie à la fin du mois de février 2022.
Pour un gérant, difficile de rester insensible à ce mouvement de fond(s) : les investisseurs s'exposent de plus en plus massivement au secteur de la défense.
"Le commerce de l'armement est très encadré, mais cela ne dispense pas les entreprises de mener leur propre diligence raisonnable en matière de droits humains", précise Camille Bisconte de Saint-Julien. Les gestionnaires doivent néanmoins composer avec les limites des fournisseurs traditionnels en matière de données ESG, jugées insuffisamment précises sur ces questions, ce qui a conduit LBP AM à développer ses propres analyses.
Pour bâtir sa méthodologie, la société de gestion a étudié trente grandes entreprises européennes de défense (elle ne nous dira pas lesquelles), en s'appuyant sur les Principes directeurs des Nations unies et les lignes directrices de l'OCDE en matière de droits humains.
"L'idée est d'apporter une méthodologie pour que ces investissements prennent en compte les risques, plutôt que de les ignorer", ajoute la spécialiste.
Des progrès, mais une forte hétérogénéité
Sur les trente entreprises analysées, vingt-deux disposent d'une politique dédiée aux droits humains, rapporte LBP AM, tandis que plusieurs publient leurs critères d'évaluation des contrats sensibles ou rendent compte des diligences réalisées avant certaines ventes. Ces progrès restent toutefois très inégaux selon les groupes.
Pour autant, LBP AM ne tombe pas dans l'angélisme et rappelle que de bonnes procédures ne garantissent pas forcément l'absence de controverses.
"Même une entreprise que l'on considérerait comme une "best practice" restera exposée à ces risques. Nous sommes dans une industrie qui est, par nature, extrêmement exposée", souligne Camille Bisconte de Saint-Julien. L'enjeu consiste donc davantage à évaluer la qualité des dispositifs de prévention qu'à rechercher un risque nul.
Questionnée par Zonebourse sur ce "grand écart" entre défense et droits humains, Camille Bisconte de Saint-Julien ne cherche pas à esquiver la contradiction. "On n'est pas en train de dire que ce secteur est propre. Le vrai sujet, c'est : il y a des risques, et comment on les maîtrise ?" Pour la responsable, le rôle de l'investisseur est moins d'éliminer tout risque que d'évaluer la capacité des industriels à les identifier, les prévenir et les atténuer.
Une notation ESG adaptée au secteur
Les conclusions de cette analyse alimentent désormais le modèle propriétaire de notation ESG de LBP AM, baptisé GRETA. Le critère relatif à l'impact sociétal des produits et services a été renforcé pour les entreprises de défense, ce qui peut modifier leur notation globale et, par conséquent, leur éligibilité aux portefeuilles ISR.
LBP AM entend désormais étendre cette réflexion aux applications militaires de l'intelligence artificielle. Selon Camille Bisconte de Saint-Julien, l'accélération du développement de ces technologies s'accompagne d'un vide réglementaire, entre absence de standards internationaux et régulation encore fragmentée.
La société participe ainsi à un groupe de travail réunissant investisseurs, experts et universitaires afin d'élaborer des recommandations sur les principaux risques liés à l'IA militaire, notamment en matière de contrôle humain des systèmes autonomes.
1 commentaire
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire.
Vous êtes déjà membre ? Connectez-vous
Pas encore membre ? Devenez membre gratuitement
Signaler le commentaire
Fermer