Cette campagne intervient un mois après la publication d'un rapport par une commission d'enquête sénatoriale pointant des "pratiques abusives" des distributeurs ( AFP / DENIS CHARLET )
Lassées d'être "le bouc émissaire" des politiques, les principales enseignes de supermarchés ont lancé lundi une campagne de communication censée démontrer leur rôle de défenseur du pouvoir d'achat en limitant les hausses de prix d'un panier de produits (Nutella, Coca-Cola, café...), suscitant l'ire des industriels.
De gauche à droite, Thierry Cotillard, patron des Mousquetaires/Intermarché, Alexandre Bompard, patron de Carrefour, et Philippe Michaud, celui de l'enseigne E.Leclerc, à Paris le 22 juin 2026 ( AFP / Simon WOHLFAHRT )
Chaque année, du 1er décembre au 1er mars, supermarchés et fournisseurs agroalimentaires mènent des négociations, réputées brutales, qui déterminent in fine les prix en rayon (hors marques propres des distributeurs).
"Si demain la loi nous interdit de négocier les prix, qui protègera votre pouvoir d'achat ?", interrogent E. Leclerc, Carrefour, Intermarché, Coopérative U, Auchan et la Fédération du commerce et de la distribution (FCD, leur lobby), sur une affiche dévoilée lundi en conférence de presse, avant son arrivée dans la presse et à l'entrée des magasins.
Cette affiche expose une sélection de 12 produits de grande consommation (Coca-Cola, café Carte Noire, Nutella, Petit écolier de Lu, etc.) accompagnée d'un prix "avant" les négociations, de 71,49 euros, et "après", en vert, de 52,12 euros.
Sans négociations, ce panier "coûterait 37% plus cher", assurent dans un communiqué commun les enseignes, affirmant que la distribution serait "devenue le bouc émissaire de la décision politique", portée sur la protection de la rémunération des agriculteurs.
Elles ont ainsi mis de côté la "concurrence assez intense" qu'elles se livrent habituellement pour "gagner la préférence des consommateurs", a fait valoir le PDG de Carrefour, Alexandre Bompard, sans chiffrer le montant de l'opération.
L'Association nationale des industries alimentaires (Ania) a dénoncé une "mise en scène démagogique et absurde: en confondant demandes tarifaires et prix de vente, elle brouille la compréhension de la fabrication des prix, sans répondre à aucun critère méthodologique objectif".
Le lobby de l'agroalimentaire a, lui, de nouveau déploré une dégradation du climat des négociations, dont pâtissent PME et ETI mais aussi pour les multinationales: "derrière ces tarifs, il n'y a pas des géants anonymes: il y a nos entreprises, nos territoires et nos emplois".
"Carton rouge"
Pour obtenir ce chiffre de "37% plus cher", les enseignes ont transmis leurs "propres données séparément et confidentiellement à un tiers indépendant", notamment les hausses de tarifs réclamées par les industriels avant chaque négociation depuis 2021.
Si les distributeurs avaient accepté les "hausses continues des tarifs industriels" depuis cinq ans, en moyenne et toutes enseignes confondues, le Nutella serait vendu 9,65 euros le pot de 1 kg au lieu de 6,77 euros actuellement, le café Carte Noire 22 euros les trois paquets contre 16,75 euros et le Coca-Cola 3,03 euros la bouteille de 1,75 l au lieu de 2,45 euros, assurent-ils.
De leur côté, les industriels affirment que les hausses demandées ces dernières années pour répercuter les coûts des emballages, de l'énergie ou de la main-d'oeuvre, n'ont pas été acceptées par la grande distribution, plombant leur rentabilité et leur capacité à investir pour se moderniser.
"Dans une période où les Français restent profondément marqués par l'inflation alimentaire, de près de 25% sur les dernières années, toute décision qui affaiblirait encore plus notre capacité de négociation se traduirait à la fin par des prix plus élevés" pour les consommateurs, a prévenu M. Bompard.
La réduction des commandes pendant les négociations est "l'un des derniers leviers à notre disposition", fait valoir Thierry Cotillard, patron des Mousquetaires/Intermarché ( AFP / Simon WOHLFAHRT )
En cause, des amendements au projet de loi d'urgence agricole, en cours d'examen, qui prévoient notamment de sanctionner certaines méthodes dénoncées par les industriels (diminutions de commandes lors des négociations) et d'obliger les distributeurs à les justifier par écrit.
La réduction des commandes pendant les négociations est "l'un des derniers leviers à notre disposition", a fait valoir Thierry Cotillard, le patron des Mousquetaires/Intermarché, redoutant d'entrer sur le terrain des prochaines négociations avec "un carton rouge".
Pour Philippe Michaud, président exécutif du mouvement E.Leclerc, "il est temps de remettre le consommateur au coeur des décisions".
Cette riposte intervient un mois après la publication d'un rapport par une commission d'enquête sénatoriale pointant des "pratiques abusives" des distributeurs, qui a fait l'effet d'un "détonateur fort" en atteignant "les limites de l'insupportable et de l'absurde", selon M. Bompard.

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