Les valeurs européennes de la défense ne bénéficient plus de l'enthousiasme qui avait suivi les annonces de réarmement du continent. Si les budgets militaires continuent de progresser, les investisseurs se montrent désormais plus exigeants, privilégiant les entreprises capables d'innover rapidement dans les drones, la robotique ou les logiciels militaires plutôt que les grands programmes de coopération qui ont montré leurs limites.
Après avoir profité de la promesse d'un super-cycle de réarmement européen, le secteur a perdu de son élan. Géant de la défense sur le Vieux Continent, Rheinmetall a ainsi perdu près du tiers de sa valeur depuis le début de l'année.
"Peut-être que ce qui se passe en ce moment, c'est tout simplement une sélection entre différents métiers dans la défense. Je pense que ceux qui concernent les drones, les équipements extrêmement performants et la robotique ne connaissent pas de baisse d'intérêt sur les marchés boursiers", expliquait en début de semaine Raphaël Gorgé, le CEO d'Exail Technologies.
Pour AlphaValue, le secteur européen de la défense peine globalement à tirer profit de la montée des tensions géopolitiques, et même l'escalade entre Israël et l'Iran n'a pas réussi à relancer le rallye. Echec du SCAF, de l'Eurodrone, abandon des frégates F126 par Berlin... "Tout pointe vers le même problème : l'Europe a de l'argent, mais elle peine à piloter des programmes multinationaux complexes", estiment les analystes.
Pourtant, la décision de relever à 5% du PIB les dépenses de défense des pays membres de l'OTAN aurait logiquement dû porter le secteur. Comment, alors, expliquer la morosité du marché ? "Les investisseurs ne sont pas soudainement devenus pessimistes, mais ils commencent à se poser la question : l'Europe peut-elle transformer l'argent en programmes, et les programmes en équipements ?", souligne AlphaValue.
SCAF et Eurodrone... les limites de la coopération
Car, au-delà des volontés affichées, la coopération s'est avérée plus complexe que prévu, comme l'a illustré le retentissant échec du SCAF, un appareil de 6e génération autour duquel devaient se retrouver France, Allemagne et Espagne.
L'Hexagone avait besoin d'un appareil capable d'emmener des têtes nucléaires tout en restant suffisamment léger pour pouvoir se poser sur un porte-avions, tandis que l'Allemagne privilégiait un appareil plus imposant, capable d'emmener davantage d'armements.
A ces difficultés de conception s'est ajoutée une bataille pour le leadership de ce projet estimé à 100 milliards d'euros entre Dassault Aviation et Airbus, ce dernier représentant les intérêts allemands et espagnols. Le projet n'aura donc pas survécu à ces dissensions.
En revanche, AlphaValue estime que Dassault pourrait désormais jouer avec succès la carte du Rafale F5 : l'avionneur tricolore est en partenariat avec les Emirats arabes unis, tandis que l'Inde pourrait aussi devenir un nouveau partenaire stratégique, alors que les négociations sont toujours en cours autour d'un contrat de 114 appareils. "Nous sommes positifs sur Dassault Aviation, qui possède la technologie, la crédibilité à l'exportation et l'autorité de conception", souligne Saïma Hussain, spécialiste du dossier chez AlphaValue.
Le projet Eurodrone a aussi pâti d'une coopération qui a finalement généré un ingérable surplus de complexité. Concrètement, ce programme lancé en 2016 prévoyait le développement, à l'horizon 2030-2031, d'un drone de surveillance dit "MALE", pour moyenne altitude et longue endurance. Sauf que chaque partenaire a voulu ajouter des exigences, alourdissant le projet, poussant Paris à jeter l'éponge.
Changement de doctrine
Il faut dire que le conflit en Ukraine a aussi entraîné un changement de paradigme au sein des armées occidentales. Kiev a fait montre d'une résilience inattendue face aux troupes russes, une résistance qui s'est en grande partie appuyée sur des drones bon marché avec ciblage par IA et base logicielle à évolution rapide. "La doctrine militaire a évolué vers la masse, l'attrition et les mises à jour continues plutôt que vers des plateformes sophistiquées développées sur une décennie", souligne AlphaValue.
Ce changement de philosophie vers les drones et les systèmes autonomes a aussi été mis en évidence par le récent intérêt de Safran et Thales pour Exail Technologies, petit poucet de la défense tricolore spécialiste de la robotique et des drones sous-marins. "Les investisseurs ne paient plus seulement pour une exposition à la défense, mais pour des technologies critiques que peu d'entreprises peuvent reproduire", analyse Saïma Hussain.
Autre signe de cette tendance, Lockheed Martin vient juste d'acquérir Ultra Maritime, spécialiste des systèmes de guerre sous-marine et de lutte anti-sous-marine, pour 3,45 MdsUSD. La société développe notamment des sonars, des bouées acoustiques, des systèmes de défense contre les torpilles, des radars et des plateformes autonomes de détection maritime.
Selon Patrice Caine, le CEO de Thales, la lutte sous-marine va d'ailleurs devenir de plus en plus robotisée, avec des flottes de drones capables d'assurer des missions de surveillance, de guerre des mines ou de lutte anti-sous-marine.
Pour AlphaValue, le consensus considère toujours que la hausse des budgets de défense se traduira par des bénéfices plus élevés pour les contractants historiques. Cependant, "les gagnants ne seront pas nécessairement ceux qui ont le plus gros carnet de commandes, mais plutôt ceux capables d'innover plus vite, de choisir les bons partenaires et de posséder les capacités les plus stratégiques."
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