En marge de la présentation de ses résultats semestriels, le dirigeant de Dassault Aviation, Eric Trappier, a esquissé la trajectoire de l'après-SCAF. Exit les compromis et les blocages entre "partenaires", le groupe compte recentrer sa stratégie autour des besoins opérationnels français. Au menu ? Rafale F5, développement de drones furtifs et une vision du combat aérien dans laquelle l'humain garde toujours une place centrale.
Les investisseurs de la défense le savent bien : la valeur d'un industriel ne se mesure pas seulement à l'aune de ses chiffres semestriels, mais aussi (et surtout) à sa capacité à sécuriser son calendrier technologique malgré les aléas politiques. Et Dassault Aviation en sait quelque chose, notamment après l'enterrement du "SCAF" (Système de combat aérien du futur), un projet victime d'années de dissensions avec Airbus.
"Au départ, 50/50 avec un leadership Dassault, ça marchait. Mais ensuite, deux tiers Airbus, un tiers Dassault, c'était devenu problématique pour moi, et c'était de toute façon devenu problématique pour eux [Airbus, ndlr] aussi", souligne Eric Trappier.
Le dirigeant est d'ailleurs très clair : les désaccords ne concernaient que Dassault et Airbus, et il n'existe aucune tension entre Paris et Berlin : Et à la suite de l'échec du projet, "l'Allemagne va se retrouver seule et je lui souhaite bon courage. Ce n'est pas si simple de faire un avion de combat, même quand on a de l'argent ! Mais bien sûr, si nos deux avions [Français et Allemand] doivent communiquer entre eux, on coopérera, il n'y a aucun problème avec ça".
Un démonstrateur franco-français pour tourner la page du SCAF
Des discussions sont désormais en cours pour lancer une alternative franco-française au SCAF, même si Dassault Aviation ne ferme pas la porte à une coopération avec ceux qui voudraient rejoindre ce démonstrateur. Néanmoins, "le but est de faire un démonstrateur basé sur les besoins français, qui pourrait voler au début des années 2030, en 2031 ou 2032", indique-t-il.
Cette orientation est saluée par AlphaValue, qui estime que l'abandon du SCAF pourrait finalement s'avérer positive pour Dassault, notamment s'il débouche sur un programme de coopération alternatif ou piloté par la France, permettant au groupe de conserver une maîtrise accrue de la plateforme de combat et des aspects économiques du projet.
En accord avec l'Etat, Dassault a accepté de décaler la livraison d'une vingtaine de Rafale. L'objectif ? Dégager des marges de manoeuvre budgétaires afin de financer en priorité le standard F5, qui portera notamment les évolutions nécessaires à la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire.
Ce nouveau standard, prévu à l'horizon 2033, ne constitue pas une simple mise à jour, mais est présenté comme un véritable saut générationnel. "On est en train de lui refaire une vie pour 40 ans. Il fera donc 80 ans de service, c'est assez dingue", observe le dirigeant. "On a des compétences qui sont là et il faut les alimenter."
L'humain garde sa place dans l'habitacle, malgré l'essor de l'IA
Toutefois, la mutation du combat aérien ne résidera pas seulement dans le chasseur lui-même. Le Rafale F5 est conçu pour évoluer aux côtés d'un drone de combat furtif lourd (UCAS), héritier direct du démonstrateur nEUROn. Cet ailier permettra de pénétrer les espaces aériens les plus défendus sans exposer immédiatement l'avion piloté.
"Pour des missions de haute intensité, un drone furtif à côté d'un Rafale F5, ça donne un avantage majeur. Ce qu'on vise en 2035, c'est quand même la dissuasion nucléaire, ce n'est pas du bidon", insiste le dirigeant, estimant que l'effort doit porter en priorité sur les drones destinés aux missions de haute intensité.
Pourtant, à l'heure où le secteur aéronautique cède facilement aux sirènes du "tout-algorithme", Dassault maintient une doctrine d'engagement où l'homme demeure le maître ultime de la machine. Questionné par Zonebourse quant à la valeur ajoutée du pilote face aux calculateurs, le dirigeant s'explique : "Au coeur de l'action, le pilote aura son cerveau humain avec sa raison, sa peur, parce qu'il y a de l'angoisse quand vous combattez, et son génie, ce qui le rendra supérieur parce que ses actions seront moins attendues que celles d'une IA", avance le CEO.
Au-delà de l'effort technologique, c'est aussi une question de souveraineté qui se joue. Eric Trappier rappelle d'ailleurs l'urgence d'agir. Selon lui, même s'il est aujourd'hui impossible de prédire à quoi ressemblera la guerre dans un demi-siècle, l'immobilisme est une impasse. "Si on se pose cette question-là, on ne fait rien. Et si on ne fait rien, on subira les développements américains", prévient-il.
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