Morpho, Hyperliquid, Uniswap : qui est vraiment décentralisé dans la DeFi ?
Morpho, Hyperliquid, Uniswap ou encore Aave : ces protocoles sont-ils réellement décentralisés aux yeux des régulateurs ? Alors que la France vient de présenter ses propositions pour encadrer la DeFi dans le cadre de la révision de MiCA, Faustine Fleuret, directrice des affaires publiques de Morpho, revient pour Cryptoast sur les critères qui définissent la décentralisation et les risques d'une réglementation trop contraignante pour les acteurs européens.
Une contribution française saluée comme un contrepoids à Bruxelles
Alors que Bruxelles prépare une révision de MiCA, les autorités françaises viennent de présenter leur vision de l'encadrement de la finance décentralisée (DeFi). Publiée le 21 octobre, leur contribution commune réunit le Trésor, l'AMF, la Banque de France et l'ACPR. Faustine Fleuret, directrice des affaires publiques de Morpho et ancienne présidente de l'Adan, y voit une avancée, malgré plusieurs réserves.
La réponse des autorités françaises fait partie des contributions institutionnelles les plus ouvertes rendues publiques sur la DeFi.
Faustine Fleuret
directrice des affaires publiques de Morpho
Interrogée par Cryptoast, elle salue un « contrepoids bienvenu » aux positions de l'Autorité bancaire européenne (EBA) et de la Banque centrale européenne (BCE), dont « l'attractivité et la compétitivité de l'Europe ne sont clairement pas les priorités ».
Paris distingue les protocoles et leurs développeurs des prestataires de services sur crypto-actifs (CASP) qui les utilisent. Contrairement à l'EBA, les autorités françaises ne réclament pas de nouvel agrément pour le prêt-emprunt, mais des obligations ciblées pour les acteurs régulés. Une approche jugée « adaptée, flexible et proportionnée » par Faustine Fleuret.
Elle accueille aussi favorablement la distinction faite sur les stablecoins : interdire leur rémunération par les émetteurs, sans proscrire les rendements liés à leur utilisation dans des services financiers.
Morpho, Aave, Uniswap : où commence la centralisation ?
Pour déterminer si Morpho, Aave, Uniswap ou Hyperliquid relèvent de MiCA, Faustine Fleuret estime qu'il faut examiner le contrôle réel exercé sur chaque protocole, plutôt que de multiplier les critères formels.
Quelqu'un peut-il agir unilatéralement sur les fonds des utilisateurs ? Modifier, suspendre, mettre à jour le cœur du protocole ? Si oui, il y a un prestataire, et MiCA s'applique déjà à lui. Si non, il n'y a personne à qui imposer des obligations conçues pour des intermédiaires.
Faustine Fleuret
directrice des affaires publiques de Morpho
La présence de développeurs ou la concentration des tokens de gouvernance ne suffisent donc pas, selon elle, à caractériser une centralisation. « Sur un protocole immuable, où la gouvernance ne peut ni mettre à jour ni suspendre le code, même une distribution concentrée de tokens ne confère aucun contrôle sur les fonds », souligne-t-elle. Le raisonnement change si quelques acteurs peuvent modifier le protocole.
Écrire du code open-source, voter dans une DAO ou fournir un wallet non-custodial ne revient pas nécessairement à exercer une activité d'intermédiaire. Faustine Fleuret rapproche cette analyse de celle du GAFI, tout en rappelant que celui-ci tient également compte de l'influence exercée dans les faits. Elle cite aussi une position de la CFTC américaine, favorable sous conditions aux fournisseurs de logiciels passifs. Sa ligne directrice : « du contrôle, des obligations ; pas de contrôle, pas d'obligé ».
Certification et liquidité : trois risques pour Morpho
Faustine Fleuret pointe d'abord la certification des smart contracts. Si elle devenait obligatoire pour les protocoles utilisés par les CASP, elle pourrait restreindre l'accès au marché et pénaliser les petits projets.
Les grands acteurs de l'audit de smart contracts sont tous non-européens. De plus, une obligation isolée, sans équivalent aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Asie, désavantagerait les acteurs européens.
Faustine Fleuret
directrice des affaires publiques de Morpho
Morpho défend une certification volontaire, assortie d'incitations, et la possibilité pour les établissements régulés de procéder à leurs propres vérifications.
Sa principale inquiétude reste toutefois la « liquidité vérifiée ». Restreindre l'accès à certains pools risquerait de fragmenter des liquidités que la DeFi cherche précisément à réunir.
Imposer des “pools vérifiés” conduirait à recréer onchain le problème des silos que la DeFi entend résoudre.
Faustine Fleuret
directrice des affaires publiques de Morpho
Les autorités françaises reconnaissent pourtant la nécessité de préserver l'accès à la liquidité mondiale, sous réserve de contrôles adaptés. Tout l'enjeu sera donc de traduire ce principe dans la réglementation sans entraver le fonctionnement des protocoles permissionless.
Une troisième réserve concerne la responsabilité des CASP, qui pourrait selon elle s'étendre à des incidents sur une infrastructure qu'un prestataire n'a « ni déployée ni la capacité de modifier ». Les obligations devraient, plaide-t-elle, correspondre à ses moyens d'action réels.
« L'Europe n'a plus le luxe de perdre » la bataille de la DeFi
Au-delà de ces mesures, Faustine Fleuret redoute une fuite des entreprises et des talents, davantage qu'une disparition des protocoles eux-mêmes.
Un protocole immuable et permissionless ne “quitte” pas un marché. Le code reste déployé, accessible à quiconque, partout. Ce qui peut partir, c'est tout ce qui vit autour : les entreprises, les emplois, les contributeurs - qui s'établiront là où leur sécurité juridique est assurée.
Faustine Fleuret
directrice des affaires publiques de Morpho
Elle appelle notamment à clarifier le considérant 22 de MiCA, relatif aux services pleinement décentralisés. Pour Morpho, la compétitivité européenne dépendra de la capacité des institutions à accéder à ces infrastructures sans subir de contraintes disproportionnées.
Dans la course à la tokenisation, l'Europe a déjà perdu la manche des moyens de règlement : elle n'a plus le luxe de perdre celle des infrastructures.
Faustine Fleuret
directrice des affaires publiques de Morpho
Sources : Propos de Faustine Fleuret receuillis par Cryptoast, Communiqué de presse de l'AMF
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