par Eduardo Baptista
Lors des Jeux mondiaux des robots humanoïdes organisés en Chine le mois dernier, des robots ont sauté, boxé et dansé et certains ont même couru 100 mètres plus vite qu'Usain Bolt, sous les acclamations d'un public fasciné autant par leurs progrès que par leurs chutes parfois spectaculaires.
Deux jours après la fin de la compétition, le quotidien de l'Armée populaire de libération (APL) a appelé les chercheurs à accélérer le transfert des technologies de pointe vers les terrains d'entraînement militaire pour préparer le déploiement de robots "combattants".
Les forces armées chinoises accélèrent leurs travaux sur l'usage militaire des robots humanoïdes et préparent leur éventuel déploiement en temps de guerre, selon une analyse de Reuters fondée sur plus de 100 appels d'offres militaires, études universitaires, brevets, publications et documents officiels jusqu'ici non signalés.
Ces documents montrent que les militaires testent des robots dans des scénarios proches du combat et étudient leur emploi aux côtés des soldats.
Reuters avait déjà rapporté que l'armée chinoise cherchait à tirer les leçons de la guerre en Ukraine, où drones semi-autonomes et robots ont transformé les missions de reconnaissance, d'attaque et de soutien logistique.
Ni le ministère chinois de la Défense ni l’Université nationale des technologies de défense (NUDT), principal centre de recherche de l'APL, n’ont répondu aux demandes de commentaire.
Reuters n'a trouvé aucun élément montrant que la Chine a déployé des robots humanoïdes armés au sein d'unités opérationnelles. Très gourmandes en énergie et peu fiables hors des démonstrations contrôlées, ces machines restent confrontées aux contraintes d'un champ de bataille imprévisible, indique Aaron Johnson, de l'université Carnegie Mellon.
FORCE D'ASSAUT URBAIN
Une étude publiée en août 2025 par des chercheurs de la NUDT décrit une force d'assaut urbaine composée de "robots de combat", notamment d'humanoïdes, de robots-chiens et de véhicules autonomes opérant aux côtés des soldats pour reprendre un bâtiment occupé.
Le scénario repose sur des équipements que ses auteurs estiment disponibles d'ici cinq à dix ans. L'étude ne précise toutefois ni les règles d'engagement des robots, ni leur armement, ni leurs interactions avec d'éventuels civils.
Selon Juo-Min Chou, chercheuse à l'Institut de recherche sur la défense et la sécurité nationale de Taïwan, les progrès réalisés en matière d'équilibre, de perception et d'autonomie pourraient rendre les robots humanoïdes utiles dans les bâtiments, les tunnels ou les navires.
Pour les missions plus simples, les robots quadrupèdes, à chenilles ou à roues resteront toutefois moins coûteux et plus faciles à déployer à grande échelle, a-t-elle ajouté.
Les publications militaires chinoises envisagent un éventail croissant de missions pour les robots humanoïdes. Dans un article publié en juillet 2025, le quotidien de l'APL estimait que leur rôle pourrait évoluer du soutien vers une participation directe au combat.
L'article évoquait également la possibilité d'autoriser un robot à ouvrir le feu sur une cible humaine après validation par un opérateur.
La Chine n'est pas la seule à explorer ces technologies. L'armée américaine a lancé l'an dernier un programme visant à développer des robots humanoïdes capables d'opérer aux côtés des soldats lors de missions de reconnaissance, de déminage ou de combat urbain.
Jusqu'à dix finalistes devaient tester leurs systèmes cette année avec des experts militaires, avec à la clé des contrats pouvant atteindre 1,25 million de dollars (1,08 million d'euros).
L'industrie robotique américaine reste toutefois en retard sur la Chine dans le développement des robots bipèdes et quadrupèdes. Les fabricants chinois ont assuré environ 95% des livraisons mondiales de robots humanoïdes en 2025, selon BofA Global Research, renforçant l'avance du pays dans un secteur aux applications militaires croissantes.
Reuters a rapporté le mois dernier que les chiens robots les plus vendus de la société chinoise Unitree, l'un des principaux fabricants mondiaux de robots humanoïdes et quadrupèdes, reposaient sur des innovations financées par l'armée américaine.
Le Pentagone et l'armée américaine n'ont pas répondu aux demandes de commentaire.
INFILTRER LES LIGNES ENNEMIES
L’intérêt de la Chine pour les robots humanoïdes s'est intensifié en 2024, lorsque la NUDT et l’Académie chinoise des sciences militaires ont organisé un forum consacré à leurs applications militaires, selon le site internet de l'Université. Aucune de ces deux institutions n’a répondu aux questions de Reuters.
Un an plus tard, une compétition organisée par la NUDT simulait des missions d'infiltration derrière les lignes ennemies, les robots devant pénétrer dans une zone, la cartographier et identifier des cibles.
Les appels d'offres publiés à la même période montrent que ces travaux dépassent désormais le cadre de la recherche. En 2025, l'APL a lancé plusieurs appels d'offres portant sur l'acquisition de robots humanoïdes et de systèmes de perception et de manipulation associés. L'un d'eux recherchait notamment un "système intelligent de perception et de manipulation fine pour robot humanoïde incarné".
Reuters n'a pas pu déterminer si les marchés ont été attribués ni, le cas échéant, quelles entreprises ou quels modèles ont été retenus.
Selon un autre document d'appel d'offres, l'APL a également prévu d'allouer environ 300.000 dollars à la collecte et à l'annotation de données destinées à l'entraînement de robots humanoïdes.
OPÉRATION À DISTANCE
Le groupe public chinois Norinco développe le robot humanoïde Fuxi, présenté comme capable d'assurer des missions de surveillance, de reconnaissance et de patrouille. Selon l'entreprise, il peut être téléopéré à distance, une approche qui permet de contourner les limites actuelles des systèmes entièrement autonomes.
La société n’a pas répondu à la demande de commentaire.
Même si les robots humanoïdes ne constituent pas encore des systèmes de combat pleinement opérationnels, ils pourraient le devenir d'ici cinq à dix ans, indique Malcolm Davis, de l'Australian Strategic Policy Institute.
Selon Dennis Hong, professeur à l'Université de Californie à Los Angeles, l'un des principaux intérêts des robots est de pouvoir les déployer là où l'on préfère ne pas envoyer d'êtres humains.
Leur déploiement à grande échelle soulèverait toutefois des questions éthiques. Le droit de la guerre impose notamment de distinguer combattants et civils et interdit de viser des personnes blessées ou qui se rendent.
Le Comité international de la Croix-Rouge a averti que les armes autonomes pourraient rencontrer des difficultés à reconnaître de manière fiable les signes de reddition, une évaluation qui dépend souvent du contexte et du comportement de la personne concernée.
Ces préoccupations ne semblent toutefois pas freiner les recherches chinoises.
Selon Wang Yonghua, chercheur à l'Académie chinoise des sciences militaires, des progrès restent nécessaires en matière de mobilité, de perception et d'intelligence avant une adoption généralisée de ces systèmes.
Une fois ces obstacles levés, a-t-il écrit dans un commentaire, les robots humanoïdes pourraient "déferler sur le champ de bataille".
(Eduardo Baptista, version française Aleksandra Kret, édité par Augustin Turpin)

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