* L'investissement socialement responsable gagne du terrain
* Une démarche vertueuse et une méthode de gestion du risque
* Certains le font sérieusement, d'autres moins
* Les régulateurs tentent d'y mettre un peu d'ordre
* Les entreprises restent un peu à la traîne
par Patrick Vignal
PARIS, 8 juin (Reuters) - Considéré récemment encore par le
monde de la finance comme un gadget dans l'air du temps,
l'investissement socialement responsable (ISR) s'impose
désormais comme une évidence à de nombreux gestionnaires
d'actifs, même si les entreprises ont un peu plus de mal à faire
leur mue.
Appliquer aux placements financiers les principes du
développement durable en intégration des critères
environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) n'est plus une
option mais une obligation, explique Charlie Thomas, directeur
des stratégies environnement et développement durable chez
Jupiter AM.
"On ne parle plus de quelques hippies dans un coin, tout le
monde doit s'y mettre et le faire rapidement, il n'y a pas le
choix", dit-il.
Les enjeux sont énormes car l'objectif de l'accord de Paris
sur le climat, qui prévoit de contenir le réchauffement
climatique nettement en dessous de 2% d'ici à 2100, ne sera sans
doute pas atteint et qu'il faudra que la résistance s'organise
pour éviter les catastrophes, ajoute-il.
Dans la pratique, si certains gérants se contentent encore
d'appliquer des filtres ESG modélisés pour tenir les vilains
petits canards à l'écart de leur portefeuille, d'autres ont déjà
une démarche plus cohérente.
"On préfère agir de manière positive en sélectionnant des
sociétés vertueuses dans une logique d'investissement", explique
Roberto Magnatantini, responsable actions mondiales chez SYZ
Asset Management.
Les régulateurs, et notamment l'Union européenne, qui a
publié en mars et complété récemment une directive en ce sens,
tentent de généraliser les bonnes pratiques et d'imposer des
normes communes aux industriels comme aux sociétés de gestion.
Avec des progrès puisque, selon l'Autorité des marchés
financiers (AMF), 71% des fonds commercialisés en France ont
fourni l'an dernier un niveau d'information permettant à
l'investisseur de mieux comprendre la stratégie responsable mise
en oeuvre, contre 26% en 2015.
UN LABEL FRANÇAIS TRÈS PRISÉ
Pour éviter le "greenwashing", soit les belles déclarations
d'intentions destinées à s'arroger à peu de frais une étiquette
flatteuse, le régulateur français recommande aux fonds ISR
commercialisés auprès d'investisseurs français de faire les
démarches pour obtenir le label public ISR, créé en janvier
2016.
"Dans le marché, il y a ceux qui le font sérieusement et
jusqu'au bout et il y a ceux pour lesquels c'est encore un peu
du marketing", explique Isabelle Cabie, directrice du
développement durable chez Candriam.
"Il y a des labels très sérieux, et le label national ISR
français est l'un des meilleurs parce que tout est contrôlé, de
la sélection aux mesures d'impact", ajoute-t-elle.
Fin 2017, 119 fonds commercialisés en France bénéficiaient
de ce label, selon les chiffres de l'AMF.
La loi française de transition énergétique oblige par
ailleurs les sociétés de gestion et les investisseurs
institutionnels à rendre compte précisément de l'intégration des
critères ESG dans leur politique d'investissement.
Cette loi impose en outre aux sociétés de gestion dont les
fonds présentent un encours supérieur à 500 millions d'euros de
communiquer sur leur exposition aux risques climatiques et leur
contribution à l'atteinte des objectifs de transition
énergétique.
Selon l'édition 2017 du rapport ISR de l'AMF, 68% des
sociétés de gestion en France ont effectivement publié un
rapport et 38% des acteurs, représentant 78,5% des encours
gérés, soit près de 3.000 milliards d'euros, intègrent désormais
des critères ESG.
L'investissement durable se généralise donc, et pas
simplement parce que différentes instances le préconisent, voire
l'imposent.
"Je pense personnellement que la lame de fond est beaucoup
plus profonde qu'une simple directive européenne", dit Roberto
Magnatantini. "C'est une prise de conscience collective de la
société."
WARREN BUFFETT ET LA FILLE DE 12 ANS
C'est aussi une méthode de gestion du risque qui permet de
se méfier des entreprises susceptibles de faire les gros titres
pour un scandale aux conséquences lourdes, comme ce fut le cas
pour BP BP.L avec la marée noire de 2010 dans le golfe du
Mexique ou pour Volkswagen VOWG_p.DE avec la révélation, en
2015, de la fraude du constructeur aux contrôles d'émissions
polluantes de ses moteurs diesel.
"Nous n'avons pas de velléité de philanthropie", explique
Roberto Magnatantini. "L'idée n'est pas de subventionner des
bonnes causes mais de réduire le risque de nos investissements
en intégrant plus explicitement qu'auparavant les paramètres
ESG, environnementaux en particulier", ajoute-t-il.
La plupart des études académiques sur le sujet détectent une
corrélation positive entre le respect des critères ESG et la
performance financière, souligne pour sa part le gérant d'actifs
allemand DWS.
Convaincus par ces éléments, les investisseurs se tournent
de plus en plus vers les produits ESG, notamment les fonds
indiciels cotés (ETF) : à fin 2017, le volume d'investissement
dans les ETF de ce type était de 39,2 milliards de dollars,
toujours selon DWS. Un montant qui reste toutefois relativement
faible par rapport au montant global des fonds gérés de manière
passive, qui atteint 9.000 milliards de dollars.
Si le "E" d'ESG, pour environnement, ne fait plus vraiment
débat et si le "G" de gouvernance a toujours figuré en bonne
place dans les préoccupations des gestionnaires d'actifs, le
"S", soit la responsabilité sociale, a plus de mal à s'imposer.
"On préfère le "E", qui est plus objectif et représente la
menace la plus immédiate pour la planète et l'humanité",
explique Roberto Magnatantini.
"Pour le "S", certaines modélisations proposent un screening
en fonction de l'âge ou du nombre de femmes dans le board, ce
qui est un peu naïf. Si j'y remplace Warren Buffett par ma fille
de 12 ans, je gagne deux points d'un coup mais je ne suis pas
certain que la société sera mieux gérée."
LES INDUSTRIELS TRAÎNENT ENCORE LES PIEDS
Si les sociétés de gestion ont bien compris les enjeux de
l'investissement durable, le monde industriel a plus de mal à
faire sa mue, notamment parce qu'une telle démarche impose des
investissements coûteux, avec des répercussions négatives
immédiates sur le bénéfice.
"La finance a son rôle à jouer mais elle ne peut pas tout
faire", plaide Isabelle Cabie. "Il y des demandes à avoir et des
exigences à mettre en place du côté de l'économie réelle. La
finance durable, oui, à condition que l'on aligne les politiques
économiques et que les entreprises soient amenées à se mobiliser
dans cette orientation."
L'un des soucis pour les gestionnaires d'actifs est la
difficulté à obtenir des industriels des informations
vérifiables, explique Guillaume Compeyron, analyste financier
chez SYZ AM.
"L'un des aspects les plus importants dans l'ESG, c'est de
trouver de la donnée quantitative avec une taxonomie commune et
pas de simples déclarations vertueuses", dit-il.
"Il existe déjà des organismes qui ont défini comment
calculer les émissions de carbone en prenant non seulement les
émissions produites par les actifs de la société mais également
par la chaîne de valeurs et notamment les fournisseurs",
ajoute-t-il.
"Apple, par exemple, qui focalise ses efforts sur la
propriété intellectuelle, a recours à Foxconn pour produire
l’iPhone en Chine, et c'est quelque chose qu'il faut prendre en
compte."
Même s'il reste des barrières à abattre et des comportements
à modifier, le train de la finance durable est en marche.
Roberto Magnatantini espère qu'il ne s'arrêtera pas.
"L'idéal pour les critères ESG, ce serait que l'on n'en
parle plus dans 10 ans parce qu'il y aurait eu une prise de
conscience collective et que tout le monde y aurait recours de
manière automatique", dit-il.
(édité par Blandine Hénault)
La finance responsable, du marketing à l'investissement vertueux
information fournie par Reuters 08/06/2018 à 14:59
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