Les grandes entreprises mettent de plus en plus la création de valeur durable dans leur discours. Pourtant, seules 16% d'entre elles présentent le partage de cette valeur dans leur rapport intégré, contre 39% en 2020 alors que la création de valeur durable s'impose dans les discours des entreprises. C'est l'un des enseignements d'une nouvelle étude menée par Mantu, une agence de conseil en stratégie, communication corporate, financière et RSE. Elle a analysé 44 rapports intégrés d'entreprises du SBF 120 publiés entre le 1er novembre 2025 et le 31 juillet 2026, en confrontant ces pratiques à celles observées en 2025 et 2020.
Ce double point de comparaison met en lumière des évolutions structurelles et des ruptures dans les pratiques de communication corporate, parfois moins perceptibles d'une année sur l'autre.
Près de la moitié des entreprises du SBF 120 publient un rapport intégré ou un rapport annuel.
Le rapport intégré est un document de synthèse sur l'activité d'une entreprise, son organisation et la façon dont la valeur créée est répartie entre ses parties prenantes (clients, actionnaires et investisseurs, collaborateurs, partenaires et fournisseurs, organismes de la société civile, etc.).
Le rapport intégré continue d'évoluer. Selon les conclusions de son étude, Mantu dégage cinq grandes tendances qui transforment la façon de le rédiger et dessinent la nouvelle génération de rapports.
1 - La singularité
"Création de valeur durable, croissance rentable, impact positif... D'un rapport à l'autre, le vocabulaire corporate tend à converger autour de concepts partagés. La singularité d'une entreprise tient donc moins aux mots employés qu'à leur mise en récit", résume l'agence Mantu sur cette première tendance.
Si les contraintes du rapport intégré ont pu autrefois standardiser les discours, la tendance s'inverse. 25% des rapports font explicitement référence au cadre de l 'IIRC* . Ils ne l'ont pas pour autant abandonné, mais plutôt assimilé : ses principes demeurent derrière le récit propre à l'entreprise. Le modèle d'affaires illustre cette évolution. Formalisé par près de 90% des entreprises, il conserve souvent une structure traditionnelle mais des réinterprétations apparaissent.
(NDLR : L'International Integrated Reporting Council IIRC - référentiel d'information intégrée - est une coalition mondiale regroupant des autorités de réglementation, des investisseurs, des entreprises, des instances de normalisation, des représentants de la profession comptable et des organisations non gouvernementales (ONG). Son constat est simple : les entreprises doivent changer leur manière de communiquer en expliquant clairement comment elles créent de la valeur dans le temps. Le principal objectif d'un rapport intégré est donc d'expliquer aux investisseurs et aux financeurs comment l'entreprise arrive à générer de la valeur sur le long terme).
Cette recherche de singularité passe également par l'explicitation des atouts sur lesquels l'entreprise entend construire son avenir : 41% des entreprises les présentent de façon explicite et argumentée.
2 - Le contexte
La deuxième tendance qui se dégage est le contexte. Tensions géopolitiques, accélération de l'intelligence artificielle : l'environnement macroéconomique s'invite cette année dans la quasi-totalité des éditos. Bien que qualifié de plus "polarisé", "volatil" ou "incertain", ce contexte est souvent présenté par de nombreux dirigeants comme une opportunité plutôt que comme une contrainte, avance Mantu.
Selon les conclusions de l'étude, 57% des rapports analysés détaillent leur environnement de marché, contre 81% en 2020. Ce resserrement masque en réalité une analyse plus approfondie. Les grandes tendances ne sont plus seulement juxtaposées au récit de l'entreprise mais elles sont davantage reliées à ses enjeux opérationnels, à l'évolution de ses marchés et aux attentes de ses clients.
En outre, l'évocation des risques figure dans 61% des rapports mais reste majoritairement traitée comme une démarche administrative : identification des risques majeurs, mesure des impacts potentiels et listage des actions préventives.
3 - Le point de départ, le cap et le chemin
Par ailleurs, pour l'agence Mantu, "dans un environnement en mouvement, montrer une trajectoire ne consiste pas à projeter toujours plus loin. Il s'agit de rendre lisibles un cap, les décisions qui l'incarnent et les étapes qui permettent d'apprécier le mouvement de l'entreprise. C'est la troisième tendance relevée par l'agence."
Au sein du panel, 66% des rapports présentent explicitement leurs axes stratégiques et 47% les inscrivent dans un horizon temporel défini.
Longtemps traitée à part, la RSE s'intègre désormais davantage pleinement dans ce chemin. 68% des entreprises la positionnent comme un axe stratégique à part entière ou comme un fondement de leur modèle d'affaires. Elle irrigue également de plus en plus la proposition de valeur et les offres clients.
L'innovation constitue un autre moteur. Désormais largement associée à l'IA et aux technologies, elle sert de levier de transformation au service de la durabilité ou de la performance. Les arbitrages entre innovation, performance et durabilité restent cependant peu explicités, ouvrant un réel espace de différenciation.
Enfin, l'horizon stratégique se déploie autour d'échéances inégalement articulées. 73% des entreprises fixent des objectifs opérationnels à trois ans ou plus, tandis que les ambitions RSE se projettent couramment jusqu'en 2030 et au-delà. En revanche, la projection de la trajectoire financière à trois ans ou plus reste plus restreinte.
A noter que l'intelligence artificielle s'impose comme un sujet transversal, abordé dans 85% des rapports, relève Mantu.
4 - Gouvernance, stratégie, performance
La quatrième tendance porte sur la gouvernance, sa stratégie et sa performance. Alors que la quasi-totalité des rapports présentent la gouvernance de l'entreprise, seuls 34% détaillent les compétences représentées au Conseil. L'évolution du profil des administrateurs ou l'adéquation de leurs compétences avec les enjeux stratégiques et les transformations de l'environnement restent, quant à elles, rarement explicitées.
Mantu signale que "le Comité exécutif bénéficie d'une incarnation plus forte. Les rapports sont régulièrement ponctués de prises de parole de ses membres, permettant d'illustrer des avancées concrètes ou différents pans de la stratégie."
Sujet majeur pour les investisseurs, la rémunération des dirigeants est abordée dans 41% des rapports. Les entreprises présentent principalement sa structure ainsi que les critères et conditions de performance associés. Seules 14% communiquent des montants, rarement mis explicitement en relation avec la performance obtenue.
"Alors que la 'création de valeur durable' s'impose dans les discours, son partage devient moins visible. Il est présenté par 16% des entreprises, contre 39% en 2020. La création de valeur actionnariale résiste davantage : performance boursière et dividende sont présents dans 48% des rapports. ", note l'agence.
5 - D'un document linéaire aux parcours de lecture
De plus, l'agence Mantu souligne que le rapport intégré s'inscrit désormais dans un découplage multicanal. Historiquement adossé au document d'enregistrement universel, il s'inscrit désormais dans un écosystème beaucoup plus large de contenus : vidéos, podcasts, études, pages thématiques ou réseaux sociaux.
"Dans les dispositifs les plus aboutis, le rapport ne se contente plus de centraliser l'information : il l'organise et oriente le lecteur vers des contenus complémentaires", décrit l'agence.
En 2026, 39% des publications disposent d'un dispositif digital, contre 30% un an plus tôt et 19% en 2020. Les formats varient toutefois fortement. Alors que les flipbooks transposent, les landing pages (page d'atterrissage) synthétisent, les sites dédiés permettent, eux, de délinéariser le récit et d'organiser plusieurs parcours de lecture.
Mantu observe que cette diversification des formats prend une nouvelle dimension avec l'essor des moteurs génératifs : "Nos tests exploratoires menés sur quatre moteurs montrent que le rapport intégré y trouve déjà sa place, particulièrement lorsqu'il est décliné sous forme de site web. Par exemple, deux des quatre sites de rapports intégrés sont ainsi cités par Claude Sonnet et trois par Google, contre respectivement 14 et 5 avec d'autres formats de rapports. Structurée en pages et contenus distincts, une déclinaison web multiplie les points d'entrée et facilite l'identification d'un contenu précis.
"Déjà présent parmi les sources mobilisées par les IA, alors même qu'il n'a pas été conçu pour ces usages, le rapport ouvre ainsi une nouvelle opportunité : faire circuler la richesse du récit de l'entreprise jusque dans les nouveaux modes de lecture", détaille l'agence de communication.
Pour aller plus loin et décrypter ces mutations, Zonebourse.com a interrogé Margaux Rouillard, directrice conseil en communication financière et ESG au sein de l'Agence Mantu, à l'origine de cette étude. Elle nous livre son analyse sur ces grandes évolutions.
Zonebourse.com : Alors que la création de valeur durable est au coeur du discours des entreprises, la proportion de rapports intégrant son partage est passée de 39% en 2020 à seulement 16% aujourd'hui. Pourquoi le partage de la valeur créée régresse-t-il dans la communication financière ?
Margaux Rouillard : I l faut les deux chiffres dans leur contexte. En 2020, nous analysions les rapports portant sur l'exercice 2019, au moment où la loi PACTE avait fortement remis le partage de la valeur dans le débat et introduit de nouvelles obligations, notamment autour du ratio d'équité. Cinq ans plus tard, les publications accordent une place plus importante à une lecture globale de la performance et des enjeux de durabilité, notamment sous l'effet de la CSRD*.
Cela peut contribuer à expliquer pourquoi la représentation explicite du partage de la valeur financière est moins présente dans le rapport intégré, sans signifier que le sujet a disparu des préoccupations de l'entreprise.
L'enjeu intéressant est justement de parvenir à réunir les deux lectures. La Poste, hors corpus de notre étude, le fait par exemple en donnant à voir dans une même représentation la valeur financière et extra-financière créée et sa répartition entre différentes parties prenantes.
Zonebourse.com : 41% abordent la rémunération des dirigeants, mais seuls 14% communiquent des montants, rarement mis explicitement en regard de la performance obtenue. Pourquoi la communication sur la rémunération des dirigeants reste-t-elle si peu transparente ?
MR : Je ne dirais pas que la rémunération des dirigeants est peu transparente : elle fait déjà l'objet d'un reporting très encadré dans le document d'enregistrement universel. Ce que notre étude montre, c'est plutôt qu'elle est encore peu mise en pédagogie. Or le rapport intégré, parce qu'il est moins normé, peut justement permettre d'expliquer simplement comment les critères et conditions de rémunération traduisent les priorités stratégiques et comment la rémunération évolue au regard de la performance réelle de l'entreprise. On peut aussi élargir cette lecture aux principes appliqués aux collaborateurs.
L'enjeu est donc moins celui de la disponibilité de l'information sur les rémunérations que de sa mise en perspective. Et cette pédagogie peut aussi contribuer à leur acceptabilité.
Zonebourse.com : 73% présentent des objectifs opérationnels à trois ans ou plus, tandis que seuls 16% communiquent une trajectoire financière sur un horizon comparable. Comment expliquer le décalage entre les objectifs opérationnels affichés et la visibilité financière ?
MR : Ces chiffres ne me semblent pas contradictoires parce qu'on ne parle pas exactement des mêmes temporalités. Transformer un modèle d'affaires, faire évoluer un portefeuille d'offres, décarboner une activité ou réallouer des ressources suppose de se donner des objectifs de moyen-long terme.
La traduction financière est davantage dépendante de l'environnement et du cycle du plan stratégique. Une guidance annoncée à trois ou quatre ans au lancement d'un plan se rapproche mécaniquement à mesure que celui-ci avance, sans être nécessairement remplacée chaque année par un nouvel horizon à trois ans.
Pour nous, le sujet n'est donc pas d'aligner artificiellement tous les horizons. Il est de montrer comment ils s'articulent dans une même trajectoire : comment les transformations opérationnelles et les engagements de durabilité contribuent progressivement à la performance financière.
*NDLR : CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) est une directive européenne qui renforce et harmonise les obligations de publication d'informations extra-financières (critères ESG : environnementaux, sociaux et de gouvernance) par les entreprises.
Image d'illustration générée par l'IA (Gemini)
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