Les progrès de l'intelligence artificielle ne dépendront plus seulement de la sophistication des modèles, mais de plus en plus des infrastructures nécessaires à leur fonctionnement. Goldman Sachs chiffre à environ 7 600 milliards de dollars les investissements cumulés entre 2026 et 2031 dans la puissance de calcul, les data centers et l'électricité, avec une dépense annuelle qui passerait de 765 à 1 640 MdsUSD.
L'électricité constitue la première contrainte au développement des data centers. Les réseaux ont été dimensionnés pour un taux d'utilisation moyen proche de 60%, alors qu'un déploiement massif de l'IA pourrait pousser certaines infrastructures vers 90%. Dans les principaux marchés américains, les délais de raccordement atteignent huit à douze ans, soit deux à trois générations de GPU. Un projet retardé risque ainsi d'accueillir des puces déjà dépassées lors de sa mise en service, ce qui confère une prime croissante aux terrains industriels disposant d'une connexion électrique existante.
Face à ces délais, la production directement installée sur site s'impose comme une solution crédible pour les terrains non raccordés. Goldman estime qu'environ un tiers des futures capacités pourraient fonctionner de manière isolée du réseau, temporairement ou durablement. Microsoft, Meta et Oracle développent déjà des projets reposant sur une production au gaz dédiée, tandis que le nucléaire revient au premier plan. Les hyperscalers évoluent ainsi de simples consommateurs d'électricité vers des développeurs énergétiques, ce qui accroît leurs besoins en capitaux et leur exposition aux risques réglementaires et opérationnels.
Si le nucléaire offre une source d'électricité abondante et relativement stable, son développement rencontre ses propres contraintes. Seules trois installations de conversion d'uranium fonctionnent en Occident, tandis que l'essentiel des capacités mondiales restantes se concentre en Russie et en Chine. Cette dépendance renforce la valeur stratégique des capacités occidentales de conversion et d'enrichissement, mais expose aussi les projets nucléaires à des délais et à des coûts potentiellement sous-estimés.
La production d'énergie ne représente qu'une partie du problème. Les équipements de distribution électrique affichent des carnets de commandes de plusieurs années, tandis que les transformateurs, les turbines à gaz et les systèmes de refroidissement deviennent des maillons critiques. Goldman estime également que la chaîne américaine de l'électricité et des réseaux aura besoin de plus de 500 000 travailleurs supplémentaires d'ici 2030. Ces pénuries devraient renforcer le pouvoir de fixation des prix des équipementiers et prestataires spécialisés, mais aussi prolonger les chantiers, gonfler les budgets et réduire le rendement des projets les moins avancés.
L'eau constitue un autre goulet d'étranglement, encore relativement peu discuté. Près des deux tiers des data centers américains construits ou planifiés depuis 2022 se situent dans des régions soumises à un stress hydrique, alors que leur consommation d'eau pourrait doubler d'ici 2030. Les sites bénéficiant d'un accès durable à cette ressource et les technologies de refroidissement économes devraient donc gagner en attractivité, tandis que certains projets pourraient rencontrer une opposition locale ou des contraintes réglementaires plus fortes.
Le passage à l'"IA physique" ajoute enfin des difficultés propres aux robots autonomes : capteurs, actionneurs, batteries, calcul embarqué, données réelles et certification. Goldman anticipe un marché des humanoïdes passant de 20 000 unités en 2025 à 1,4 million en 2035, mais leur intégration opérationnelle progresse moins vite que le matériel. Cette inertie favorise les industriels déjà implantés dans les usines et disposant de données propriétaires, tout en suggérant que les revenus pourraient se matérialiser plus lentement que ne l'impliquent certaines valorisations.
Pour les investisseurs, la rareté la plus rentable pourrait donc moins être l'intelligence elle-même que les actifs capables de la mettre en production. Producteurs d'électricité, propriétaires de terrains raccordés, équipementiers de réseau et spécialistes du nucléaire, du refroidissement, de l'eau ou de l'automatisation industrielle acquièrent ainsi un pouvoir croissant sur l'ensemble de la chaîne de valeur.
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