Atos a lancé Atos Genesis Intelligence, une suite d’IA déployable du cloud public à l’environnement isolé, et Atos Codex, qui traduit les analyses de l’IA en actions. L’entreprise de services numériques vise la défense, le transport et le secteur public avec une ontologie opérationnelle, le procédé qui a fait la force de Palantir auprès des États.
Le marché des plateformes qui font agir l’IA dans les opérations sensibles reste dominé par l’américain Palantir, dont les logiciels équipent armées, services de renseignement et administrations. En France, cette dépendance est devenue une question de souveraineté, au point que la Direction générale de la sécurité intérieure a choisi en juin le français ChapsVision pour succéder à Palantir. C’est sur ce terrain qu’Atos, une entreprise française de services numériques, a présenté le 26 octobre la suite Atos Genesis Intelligence et sa pièce maîtresse, Atos Codex, destinées aux opérateurs d’infrastructures critiques, au transport, à la défense et aux institutions publiques.
La suite couvre le cycle de vie de l’IA, de la gestion des données au déploiement des modèles et des agents. Atos la décrit comme une architecture ouverte, fondée sur des technologies libres, avec un socle de données qui catalogue et trace leur cheminement, un aiguillage qui choisit pour chaque requête le modèle le moins coûteux, une fabrique de petits modèles de langage exécutables sur place et un portail d’agents. Elle se déploie au choix sur le cloud public, sur un cloud souverain, sur site ou dans un environnement physiquement isolé. Ses enrichissements viendront des studios agentiques que le groupe a ouverts en mars, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en France et en Allemagne, avec pour partenaire Poolside, un éditeur d’agents de développement logiciel.
Une ontologie opérationnelle pour passer de l’analyse à l’action
Atos Codex, dont le nom abrège en anglais « centre d’excellence des opérations et des données », répond à une limite que les entreprises rencontrent dès leurs premiers projets, des recommandations d’IA qui restent à appliquer à la main. Pour franchir ce pas, Codex construit un modèle de l’organisation, ses entités, leurs relations, les règles qui les gouvernent, les autorisations de chacun et les actions possibles. Cette ontologie sert de référentiel commun aux utilisateurs, aux données et à l’IA, et les décisions s’y traduisent en actions selon le niveau de contrôle humain que l’organisation a fixé.
Ce modèle de l’organisation est le procédé sur lequel Palantir a bâti sa position, avec ses plateformes Foundry puis AIP. Atos ne nomme aucun concurrent, et le rapprochement relève de la lecture, qui montre que l’entreprise française entre sur un marché où le coût de construction de l’ontologie, plus que le choix des modèles, fixe la valeur d’un déploiement. Atos adosse la plateforme à l’expertise d’Eviden, sa marque de produits de cybersécurité et de systèmes critiques, pour en garder la gouvernance sous contrôle humain. Le nom de Codex est aussi celui de l’agent de développement d’OpenAI, sans lien avec le produit d’Atos.
Le logiciel, nouvel étage du redressement d’Atos
Atos Group a publié le 21 octobre des résultats qui confirment sa sortie de crise, sans l’achever. Au troisième trimestre, le groupe a réalisé 1 642 millions d’euros de chiffre d’affaires, en baisse organique de 2,4 %, contre une baisse de 11 % au premier trimestre, et a dégagé environ 44 millions d’euros de trésorerie, une première depuis le lancement de son plan de redressement, baptisé Genesis. Les prises de commandes restent en retrait, à 1 024 millions d’euros, soit environ 62 % du chiffre d’affaires, sept points de moins qu’un an plus tôt, pour un carnet de 8,4 milliards d’euros.
Le logiciel doit donc relayer la prestation pour tenir les ambitions du groupe, une croissance organique annuelle de 5 à 7 % entre 2026 et 2028 et une marge opérationnelle d’environ 10 % en 2028. Atos a annoncé un cloud souverain, puis ouvert ses studios agentiques en mars. Il a obtenu en septembre la désignation de partenaire du cloud souverain de SAP en Allemagne, en France, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, et revendique des agents d’IA déployés chez SPIE, Flender et à l’Union des groupements d’achats publics. Codex prolonge ce mouvement vers les systèmes qui pilotent l’exploitation des clients critiques, terrain dont l’infogérant connaît les contraintes, comme le montre le système d’information d’exploitation qu’il conçoit pour les réacteurs EPR qu’EDF proposera à l’export. Pour la DSI d’un opérateur critique, l’intérêt tient à la chaîne de décision, car un intégrateur européen qui maîtrise à la fois l’exploitation et le logiciel réduit le nombre d’intermédiaires entre ses données et ses décisions.
Une souveraineté hybride, à vérifier périmètre par périmètre
La « base souveraine » que revendique Atos répond à une tendance des grands comptes, l’hybridation, qui garde les données sensibles dans un périmètre souverain et laisse le reste profiter des services du cloud public, sans exposer ce qui doit être protégé. La suite s’y prête, puisqu’elle se déploie du cloud public à l’environnement isolé. Or, dans le périmètre sensible, la souveraineté ne se partage pas, car il suffit qu’un maillon, hébergeur, modèle ou sous-traitant, relève d’une juridiction étrangère pour exposer les données qu’il traite.
Pour ce périmètre, Atos ne nomme ni les composants libres de son architecture ni les modèles que produit sa fabrique ni ceux entre lesquels son aiguillage arbitre, et ne mentionne pour Codex ni client, ni prix, ni date de disponibilité. Philippe Salle, président-directeur général d’Atos Group, présente la suite comme une base souveraine et de confiance qui doit accélérer l’adoption de l’IA. La promesse reste à démontrer, car une ontologie opérationnelle se juge à ses déploiements, et Palantir doit justement sa position à des années de références dans la défense et le renseignement.
Des références attendues avant tout engagement
Pour les opérateurs critiques et les administrations qui cherchent une alternative européenne aux plateformes américaines, Codex ouvre une option crédible, proposée par un groupe qui exploite déjà des systèmes sensibles. La police métropolitaine de Londres lui a ainsi confié début octobre un contrat de maintenance applicative de 350 millions de livres. La décision appartient à la DSI avant tout déploiement, et elle repose sur trois demandes adressées à Atos, un déploiement de référence comparable au sien, la liste des modèles et des composants logiciels du périmètre sensible avec leur origine, et l’engagement contractuel sur l’hébergement et l’exploitation.
La valeur d’une ontologie tient aussi à son coût de construction. Il faut mobiliser les équipes métier pour décrire les entités, les règles et les autorisations avant que l’IA puisse agir, et c’est sur le chiffrage de ce travail que la comparaison avec les plateformes installées se jouera. Atos devra le produire pour convaincre des clients habitués aux références de Palantir.