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"Que fait l'État ?" : à Tarbes, l'unique usine française qui produit les corps d'obus du canon Caesar craint de disparaître
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Article rédigé parMaxime Tellier, Cellule investigation de Radio France
Radio France
Publié le 06/07/2026 06:26
Mis à jour le 06/07/2026 06:29
Temps de lecture : 6min
Les Forges de Tarbes sont la seule usine française qui fabrique des corps d'obus pour le canon Caesar, la principale pièce d'artillerie de l'armée française. (RAPHAEL CANNESANT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)
Les Forges de Tarbes sont la seule usine française qui fabrique des corps d'obus pour le canon Caesar, la principale pièce d'artillerie de l'armée française. (RAPHAEL CANNESANT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)
Les Forges de Tarbes sont la seule usine tricolore qui fabrique les corps d'obus du canon Caesar, principal canon d'artillerie de l'armée de Terre. La situation est dans le rouge, alerte le personnel, qui dénonce l'inaction de l'Etat face à une direction alliée à un sulfureux fonds d'investissement.
"Le château de cartes est en train de s'effondrer et on craint que les Forges de Tarbes soient les prochaines sur la liste." José Navarro ne cache plus son inquiétude. Secrétaire départemental de la CGT Finances publiques dans les Hautes-Pyrénées, il suit depuis plusieurs années le dossier de cette usine stratégique, seule en France à fabriquer les corps d'obus destinés notamment au canon Caesar. Ce canon de 155 mm est aujourd'hui la principale pièce d'artillerie de l'armée de Terre française. Utilisé par plusieurs armées étrangères, il est aussi devenu un symbole du soutien occidental à l'Ukraine depuis le début de l'invasion russe.
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Les craintes de José Navarro ont été ravivées ces dernières semaines. Le 11 juin, Europlasma, maison mère des Forges de Tarbes, a annoncé une perte nette de 35 millions d'euros pour 2025 et reconnu des "incertitudes"(Nouvelle fenêtre) sur sa capacité à poursuivre son activité. Dans le même temps, plusieurs filiales du groupe ont été placées en redressement ou en liquidation judiciaire : Satma Industries, FP Industries puis, début juillet, la Fonderie de Bretagne. "Comment ne pas penser que les Forges de Tarbes pourraient être les prochaines ?", interroge le syndicaliste. C’était le sens de la lettre ouverte des salariés(Nouvelle fenêtre) écrite à leur direction le 17 juin, restée sans réponse.
José Navarro affirme avoir alerté depuis plusieurs années sur les fragilités d'Europlasma. Mais en 2021, le groupe girondin est accueilli comme un sauveur. À l'époque, Tarbes Industry – l'ancien nom des Forges de Tarbes – est menacée de disparition. Europlasma est le seul candidat à la reprise. Son projet est soutenu par les syndicats, les élus locaux et l'État. La ministre des Armées, Florence Parly, fait même le déplacement à Tarbes(Nouvelle fenêtre). Elle salue un projet "ambitieux et solide", évoque "un site qui assure la souveraineté de notre pays" et annonce une commande du ministère correspondant à près de dix années de besoins.
Un fonds d'investissement domicilié aux Bahamas et à Dubaï
Un élément suscite toutefois déjà des interrogations. Pour financer cette reprise, Europlasma s'appuie sur Alpha Blue Ocean, un fonds d'investissement domicilié aux Bahamas et à Dubaï, dirigé par les Français Pierre Vannineuse et Hugo Pingray. Le fonds est régulièrement critiqué pour ses financements dits "alternatifs" – par obligations convertibles assorties de bons de souscription d'actions (OCABSA) –, un mécanisme qui permet de convertir progressivement une dette en actions nouvelles. Mais à chaque conversion, la participation des actionnaires existants est diluée, ce qui entraîne un effondrement du cours de Bourse, aux détriments des petits porteurs et de leurs économies. Chez Europlasma, le titre ne vaut plus qu'une fraction de centime d'euro aujourd'hui.
Jérôme Garnache-Creuillot, le PDG d'Europlasma, et Pierre Vannineuse, l'un des dirigeants du fonds d'investissements Alpha Blue Ocean. (DR)
Jérôme Garnache-Creuillot, le PDG d'Europlasma, et Pierre Vannineuse, l'un des dirigeants du fonds d'investissements Alpha Blue Ocean. (DR)
Pour José Navarro, un homme a largement contribué à rassurer les salariés à l'époque de la reprise : Laurent Collet-Billon, ancien délégué général pour l'armement entre 2008 et 2017, administrateur d'Europlasma au moment de la reprise, et aujourd'hui encore. "On s'est dit que si l'ancien patron de la DGA [Direction générale de l’Armement] soutenait ce projet, c'est qu'il était solide."
Quatre ans plus tard, le constat dressé par plusieurs salariés est bien différent. Le plan de reprise prévoyait une remise à niveau de l'outil industriel ainsi qu'une diversification de l'activité, notamment autour de la technologie des torches à plasma pour le traitement des déchets dangereux. "Mais rien de tout cela n'est vraiment arrivé", assurent plusieurs employés, qui demandent à conserver l'anonymat par crainte de représailles. Ils décrivent des machines vieillissantes, des investissements jugés insuffisants et des tensions grandissantes avec la direction.
"On s'exposait à des procédures-bâillons"
Les relations sociales se sont progressivement dégradées. Deux représentants syndicaux successifs ont fait l'objet de procédures engagées par la direction d'Europlasma. Benjamin Duez, alors délégué syndical, a été mis à pied à titre conservatoire puis visé par une procédure de licenciement, finalement refusée par l'inspection du travail puis par le ministre du Travail. Il a depuis été réintégré mais il est toujours poursuivi en justice, au tribunal administratif. Sa successeure, Josiane Frétier, aujourd'hui retraitée, est quant à elle poursuivie pour diffamation publique après des déclarations dans plusieurs médias où elle établissait un parallèle entre la situation des Forges de Tarbes et celle de la Fonderie de Bretagne.
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"Il ne fallait pas poser de questions", résume José Navarro. "Sinon, on s'exposait à des procédures-bâillons. Aujourd'hui, les salariés ont peur de parler."
Ces derniers mois, leurs inquiétudes ont trouvé un écho jusque dans les travaux de l'Assemblée nationale. Dans son rapport sur "la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs"(Nouvelle fenêtre), la commission d'enquête parlementaire – dont la députée LFI Aurélie Trouvé était rapporteure – cite le cas d'Europlasma parmi les principaux exemples étudiés. Le rapport mentionne Europlasma comme "un groupe industriel financé par un fonds véreux, devenu indispensable aux pouvoirs publics".
"Ça fait des années qu'on alerte. Ça fait des années qu'on demande à l'État de s'impliquer. Or, il ne nous écoute pas. On en conclut qu'il est en train de nous abandonner", déplore José Navarro. "Ce qui me choque, c'est qu'on laisse tout un savoir-faire industriel entre les mains de fonds prédateurs qui sont en train de détruire un pan de l'industrie française."
Au-delà des difficultés financières de leur maison mère, les salariés s'inquiètent aussi du quotidien de leur usine. Selon plusieurs témoignages recueillis par la cellule investigation de Radio France, le carnet de commandes serait presque épuisé. "Nous n'avons qu'un seul client, KNDS, qui agit pour le compte de la DGA, et il ne nous reste que deux mois d'activité", affirme un salarié. D'autres évoquent des pannes récurrentes sur les équipements, des difficultés d'approvisionnement et des retards de paiement envers certains fournisseurs.
Un technicien travaille sur une chaîne de production d'obus dans l'atelier des Forges de Tarbes, dans le sud-ouest de la France, le 17 mars 2025. (ED JONES / AFP)
Un technicien travaille sur une chaîne de production d'obus dans l'atelier des Forges de Tarbes, dans le sud-ouest de la France, le 17 mars 2025. (ED JONES / AFP)
Une capacité industrielle stratégique pour la souveraineté nationale
Autre sujet d'inquiétude : les Forges de Tarbes ne sont plus propriétaires de leurs murs. Plusieurs salariés racontent avoir découvert cette cession presque par hasard. "Un homme s'est présenté à l'accueil en disant qu'il souhaitait rencontrer le directeur. Quand un collègue lui a demandé s'il avait rendez-vous, il a répondu que ce ne serait sans doute pas un problème puisqu'il était le nouveau propriétaire du site", raconte l'un d'eux. Auditionné par la commission d'enquête parlementaire, le PDG d'Europlasma, Jérôme Garnache Creuillot, a confirmé qu'il s'agissait d'une opération de lease-back, c'est-à-dire d'une vente des bâtiments suivie de leur location par l'entreprise.
Sollicité par la cellule investigation de Radio France, ce dernier n'a pas répondu à nos questions.
Contacté également, le ministère des Armées tient à distinguer la situation des Forges de Tarbes de celle des autres filiales d'Europlasma. Il estime que le site "est en bonne santé" et que "la reprise est un succès". Mais il reconnaît que l'enjeu est désormais de "protéger" les Forges des difficultés financières du reste du groupe. Le ministère assure suivre "de près" la situation afin de préserver cette capacité industrielle, toujours jugée stratégique pour la souveraineté nationale.
Du côté du ministère chargé de l'Industrie, on reconnaît qu'Europlasma a permis de maintenir en activité les entreprises reprises, "mais pas les investissements nécessaires à leur retour à l'équilibre". Interrogé sur une action en justice contre Europlasma évoqué par La Tribune(Nouvelle fenêtre), le ministère indique à la cellule investigation qu'"aucune décision n'est prise". Il assure que sa priorité est désormais de préserver "l'avenir industriel du site".