Tandis que les pays européens accélèrent leur tournant militariste, en renforçant toujours plus leurs budgets militaires, le secteur de l’armement, au premier rang desquels les industriels français, engrangent des profits records. Face aux commandes qui se multiplient au nombre croissant de conflits armées et leur ampleur, dans un contexte de crise de l’hégémonie américaine, la France profite cyniquement de ce contexte et reconvertie progressivement, tout comme l’Allemagne, son industrie civile déclinante au service de l’industrie militaire. En ce sens, Jérôme Garnache-Creuillot, dirigeant d’Europlasma, ne cache pas cette visée lorsqu’il déclare à propos de la Fonderie de Bretagne, une usine de fabrication de pièces automobiles que son entreprise souhaite racheter que « L’industrie automobile est en train de se transformer complètement, les volumes de la Fonderie ont diminué drastiquement et il n’y a pas d’activité qui puisse se substituer aussi rapidement que l’industrie de défense ».
En ce sens, les représentants des géants de l’industrie de la défense tel que Safran, Thalès, Naval Group, Dassault et KNDS et des 4000 entreprises de la BITD étaient invités à l’Élysée ce 11 avril, à répondre aux commandes nécessaires pour alimenter « l’économie de guerre » souhaitée par Macron.
D’après l’Institut International de Stockholm pour la Paix, les 100 principaux groupes industriels de l’armement au monde ont vu leurs profits grimper de 4,2%, suite à l’explosion du nombre de conflits armées. Mais la course aux profits ne s’arrête pas là pour les entreprises françaises. En mars dernier, les valeurs boursières de ces dernières ont connue une hausse spectaculaire suite aux annonces de réarmement en Allemagne à hauteur de 1000 milliards d’euros.
Les actions des principales entreprises progressaient ainsi de « +4,36% pour Thalès et +5,78% pour Dassault Aviation à Paris, +3,05% pour Leonardo à Milan ». Les conséquences des guerres ont permis à Thales, fleuron français de l’armement, d’atteindre en mars dernier des valeurs records pour ses actions, qui ont connu une hausse vertigineuse de 78% en seulement deux mois. De leur côté, des entreprises qui ne figurent même pas dans le top 100 mondial, comme KNDS, sont déjà prêtes à accroître leur production pour répondre à cette volonté politique de réarmer massivement le pays.
L’industrie civile : nouvelle proie des marchands d’armes
Dans son entretien avec Challenge, Nicolas Chamussy, patron de KNDS, milite pour une stratégie de défense beaucoup plus agressive et pour « une adaptation structurelle de notre modèle industriel ».
Ce nouveau modèle reposerait, d’une part, sur des « sites industriels détenus par l’Etat, peu ou pas utilisés en temps de paix, maintenus en condition opérationnelle par les industriels de la défense ». En plus de ces « usines hybrides » qui emploierait des « réservistes industriels », l’Etat devrait miser, d’autre part, sur « la mise en place d’infrastructures industrielles à double usage, civil et militaire, dans des secteurs comme la fonderie, l’usinage ou le soudage par exemple, qui nécessitent de gros investissements ». Grâce à ces « outils duaux », au sein desquels les travailleurs donneraient une partie de leur temps de travail à la production d’engins de mort, la réactivité de la BITD serait beaucoup plus importante. Une stratégie intermédiaire, qui s’inspire des reconversions industrielles totales que soutient activement KNDS, qui permettrait au patronat de toucher des subventions publiques colossales tout en militarisant la production civile.
Outre-Rhin, KNDS Deutschland fait en effet de la reconversion militaire une priorité et vient juste d’acquérir une usine ferroviaire du groupe ALSTOM. L’entreprise s’était en effet positionnée, début décembre, pour la reprise de l’usine de Görtlitz, en ex-Allemagne de l’Est, après l’annonce de sa fermeture en mars 2026. Alors que la Bundeswehr a commandé des centaines de blindés à la branche allemande de KNDS, l’entreprise a signé un contrat avec Alstom le 5 avril 2024 pour reprendre le site de production qui cessera de produire des caisses de véhicules ferroviaires pour se reconvertir dans la production de pièces de blindés légers. Une reprise qui présage du pire pour les travailleurs alors « que 350 à 400 des quelque 700 employés seront repris » et que la militarisation du site promet un durcissement redoutable des conditions de travail, de la surveillance des travailleurs et de la réduction des droits syndicaux, au service d’un projet de mort.
En France, l’entreprise Europlasma, en partenariat avec KNDS, a su opportunément profiter de l’intensification du conflit en Ukraine pour reprendre les Forges de Tarbes et lancer une production massive de corps d’obus. La production a explosé, avec une hausse programmée de plus de 60% entre 2024 et 2026. Ainsi, la production des munitions « 155 mm standard OTAN » se fait désormais à partir d’obus qu’Europlasma fabrique et que KNDS remplit ensuite de « charge explosive ». Ce secteur très lucratif pousse maintenant le groupe à lorgner sur l’ancienne Fonderie de Renault en Bretagne. C’est donc vers le secteur automobile, frappé de plein fouet par une crise sans précédent, que se tournent avidement les groupes de l’armement.
« Le secteur de l’industrie automobile est "en chute libre" », annonçait France 3 le mois dernier. Face à cette débâcle, certains analystes font de la reconversion de l’industrie automobile en industrie militaire une voie de sortie au marasme économique actuel. En effet, à l’inverse des entreprises automobiles qui multiplient les fermetures d’usines et plans sociaux dévastateurs, les industriels de l’armement sont positionnés en première ligne pour profiter des conditions exceptionnellement favorables offertes par le gouvernement afin de poursuivre leur insatiable course aux profits. L’opportunité est trop belle : reprendre à prix cassé un secteur en crise marqué par la fermeture programmée de 80 sites industriels et la suppression brutale de 9 000 emplois.
Pendant que les services publics voient les offensives austéritaires se multiplier, des milliards d’euros sont déversés dans l’industrie de mort, avec la bénédiction d’un exécutif complètement aligné sur les intérêts des marchands de canons. Face à l’effondrement du secteur industriel et particulièrement de la filière automobile, les travailleurs refuser la militarisation des entreprises menacées et, face aux patrons qui licencient et ferment des sites de production, imposer l’expropriation des sites sous contrôle ouvrier et l’interdiction des licenciements. Nous devons refuser le chantage à l’emploi des industriels de l’armement. Pour répondre aux besoins essentiels du plus grand nombre et non aux besoins des marchands de morts et de l’armée, le mouvement ouvrier doit construire un grand mouvement contre la militarisation et se battre pour l’expropriation des usines d’armement et leur reconversion, sous contrôle ouvrier, dans la production civile.