Les biotechs européennes attirent comme jamais les investisseurs internationaux
Le fonds européen de private equity Jeito vient de clôturer une levée de fonds de plus de 1 milliard d’euros.
MARIE BARTNIK
C’est une bonne nouvelle pour les biotechs européennes. Jeito Capital, fonds européen de private equity spécialisé dans le secteur de la santé, vient de lever un peu plus de 1 milliard d’euros auprès d’investisseurs de tous horizons géographiques (américains, européens ou asiatiques), institutionnels comme laboratoires pharmaceutiques. Parmi ces derniers figurent Servier ou encore Pfizer. Autant d’argent que Jeito consacrera à financer quinze à vingt nouvelles jeunes pousses en Europe. Le fonds pourra leur consacrer jusqu’à 150 millions chacune - de quoi les emmener si nécessaire jusqu’à la phase de commercialisation. À l’instar du premier, qui avait réuni 534 millions, ce deuxième fonds s’attachera à financer les sociétés biopharmaceutiques en phase clinique, c’est-à-dire ayant commencé à tester leur candidat médicament sur de véritables patients, et développant des traitements de rupture.
Cette levée témoigne du succès de la stratégie de Jeito. Créé en 2018 par Rafaèle Tordjman, une médecin hématologue ayant fait ses armes chez Sofinnova, le leader européen du capital- risque dans le domaine de la santé, Jeito s’est doté d’une équipe pluridisciplinaire capable d’accompagner les biotechs au quotidien. Le fonds cherche à optimiser tous les paramètres qui conditionnent le succès ou l’échec d’un médicament, du dépôt de la demande de brevet, qui doit être fait au bon moment, à la sélection des patients dans le cadre des essais cliniques. « La science est au cœur de l’élaboration d’un médicament, explique Rafaèle Tordjman. Néanmoins, la qualité de l’exécution est indispensable pour réussir la mise sur le marché. » Les cessions réalisées ces dernières années ont contribué à convaincre les investisseurs. En 2024, Jeito Capital a cédé au laboratoire américain Merck la pépite de l’ophtalmologie EyeBio, pour un montant qui pourrait atteindre 3 milliards d’euros. Il s’est également séparé de Hi-Bio, une biotech spécialisée dans le traitement de maladies auto-immunes graves, pour un montant maximal de 1,8 milliard de dollars, ou de Neogene, spécialisé dans les thérapies cellulaires contre le cancer, pour 320 millions d’euros. « Nous appliquons la même méthodologie dans chaque cas, ce qui explique que ces succès sont reproductibles », assure Rafaèle Tordjman.
« Falaise des brevets »
L’importance des fonds levés témoigne aussi de l’attrait retrouvé de la santé européenne aux yeux des financeurs, en particulier non européens. « C’est la première fois en vingt ans que j’observe un intérêt aussi marqué des investisseurs non européens pour la santé en Europe, se réjouit Rafaèle Tordjman. C’est en partie le fait du contexte géopolitique. L’Europe apparaît comme un marché sûr, qui a gagné en maturité et compte désormais de grosses biotechs », comme Ascendis, Nanobiotix ou Abivax. Il y a un an, Sofinnova avait déjà levé 1,2 milliard d’euros au sein de quatre de ses fonds, destinés à financer une cinquantaine de projets en Europe. Aux États-Unis, le fonds américain Blackstone vient de son côté de lever plus de 6 milliards de dollars, qui seront utilisés pour financer les dernières phases de développement d’un médicament, en partenariat avec des grands labos. Blackstone a par exemple contribué au financement d’un traitement contre le myélome multiple, développé par Sanofi.
Les besoins sont là. La recherche biopharmaceutique est principalement assurée par une myriade de biotechs, que les laboratoires pharmaceutiques rachètent afin de regarnir leur pipeline. La « falaise des brevets » à venir fait les affaires de fonds tels que Sofinnova ou Jeito, qui financent ces sociétés. D’ici à 2030, les labos perdront collectivement quelque 300 milliards d’euros de chiffre d’affaires en raison de la perte de leurs brevets sur certains médicaments. Le manque à gagner atteindra 400 milliards de dollars en 2033. « Cela représente en moyenne 25 % du chiffre d’affaires des grands laboratoires pharmaceutiques. Certains sont exposés à hauteur de 60 % de leur chiffre d’affaires », explique la fondatrice de Jeito.
Ce deuxième fonds de Jeito s’intéresse aux mêmes aires thérapeutiques que le premier (oncologie, immunologie, cardiologie, obésité), auxquelles s’ajoute le thème de l’infertilité. « Nous pensons que la médecine de la reproduction, de la lutte contre l’infertilité, peut être la prochaine vague d’investissements des laboratoires pharmaceutiques, après l’obésité, estime Rafaèle Tordjman. Peu de sociétés se sont encore positionnées sur ce marché, alors qu’il s’agit d’un problème majeur qui impacte toute la société, à l’instar de l’obésité. » ReproNovo figure ainsi parmi les huit biotechs déjà accompagnées par Jeito dans le cadre de son deuxième fonds. Elle s’attelle à traiter l’adénomyose, une forme d’endométriose source d’infertilité, « un très gros marché », souligne Rafaèle Tordjman. M.B.