(Répétition sans changement d'une dépêche transmise vendredi)
par Yoruk Bahceli et Leigh Thomas
La prime que la France doit payer pour emprunter sur les marchés obligataires par rapport à l'Allemagne a dépassé vendredi les 100 points de base, soit un point de pourcentage, pour la première fois depuis la crise de la dette dans la zone euro au tournant des années 2010.
Cette évolution souligne l'inquiétude des investisseurs face à la situation financière tendue du pays à l'approche de l'élection présidentielle de mai 2027, pour laquelle les sondages donnent à ce stade l'extrême-droite victorieuse, et avant la présentation du projet de loi de finances 2027 à la fin du mois.
Voici un aperçu des enjeux :
1/ POURQUOI LA PRIME EXIGÉE PAR LES INVESTISSEURS POUR DÉTENIR DES OBLIGATIONS FRANÇAISES A-T-ELLE DÉPASSÉ LES 100 POINTS DE BASE ?
Les coûts d'emprunt à 10 ans de la France ont augmenté beaucoup plus rapidement que ceux de toute autre économie développée lors de la vague de ventes d'obligations qui s'est produite ces dernières semaines à l'échelle mondiale.
Cette vague de ventes s'explique elle-même par les craintes d'inflation qui sont attisées par la nouvelle flambée des cours du pétrole, de nouveau à plus de 100 dollars le baril, à la suite de la reprise des échange de tirs, au début du mois, entre l'Iran et les Etats-Unis et la résurgence du conflit, au Yémen, entre l'Arabie saoudite et les Houthis, proches de Téhéran.
L'Etat français doit désormais payer une prime de 104 points de base sur ses obligations à 10 ans par rapport à celles de l'Allemagne, pour la première fois depuis 2012, les investisseurs exigeant une rémunération plus élevée pour détenir sa dette.
De manière générale, les investisseurs s'inquiètent de la situation financière à long terme des économies développées. Les obligations françaises sont particulièrement vulnérables compte tenu des difficultés rencontrées par le gouvernement pour assainir les finances publiques.
L'approche de l'élection présidentielle pourrait rendre cette tâche encore plus ardue.
L'écart de rendement entre l'Allemagne et la France a doublé depuis les élections législatives anticipées de juin 2024, qui n'ont pas permis de dégager de majorité et se sont traduites par une instabilité politique avec quatre Premiers ministres en deux ans.
La France pourrait afficher fin 2026 le déficit budgétaire le plus élevé de la zone euro. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a annoncé jeudi son intention de ramener ce déficit à 5% l'année prochaine - contre 5,4% cette année - via 54 milliards d'euros de coupes budgétaires.
Le vote du budget, comme c'est le cas depuis deux ans dans une Assemblée nationale fragmentée, risque d'être un exercice compliqué et pourrait entraîner la chute du gouvernement.
La semaine dernière, le gouvernement français a abaissé une nouvelle fois sa prévision de croissance pour 2026, la ramenant à 0,5% contre 0,7% en juillet et 1,0% initialement.
L'idée lancée par le candidat de la France Insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon, donné en deuxième ou en troisième place dans les sondages au premier tour de l'élection présidentielle, d'un gel de la dette française détenue par la Banque centrale européenne (BCE), soit quelque 20% du total, a laissé les investisseurs perplexes.
De son côté, les propositions de Marine Le Pen, la candidate du Rassemblement national qui caracole en tête des sondages, dont par exemple l'abaissement de l'âge de la retraite pour certaines catégories de population, sont vues comme un nouveau poids sur les finances publiques françaises.
Le "spread" des obligations italiennes a également augmenté, mais dans une mesure bien moindre que la hausse de 40 points de base enregistrée en France depuis juin.
2/ QUELLES SONT LES CONSÉQUENCES POUR LES FINANCES PUBLIQUES ?
Cela rend les nouveaux emprunts plus coûteux et alourdit la charge d'intérêt de la dette, déjà en hausse. Cette dernière est déjà devenue le principal poste de dépenses budgétaires de la France, qui doit refinancer des centaines de milliards de dette contractée pendant la crise du Covid à des taux extrêmement bas.
Le gouvernement prévoit déjà que cette charge dépassera de 4,5 milliards d'euros les prévisions cette année en raison de la hausse des taux d'intérêt et qu'elle augmentera encore de 10 milliards d'euros l'année prochaine.
Les économistes craignent qu'avec une croissance faible et des taux d'intérêt en hausse, la France ne soit confrontée à un effet boule de neige où les coûts d'emprunt s'envolent, à moins que le gouvernement ne parvienne à dégager un excédent primaire, ce qui semble très peu probable.
3/ EN QUOI CELA EST-IL IMPORTANT POUR LES MARCHÉS ?
Le marché obligataire français, le plus important de la zone euro, est traditionnellement considéré comme un actif relativement sûr.
La dernière fois que la France a payé une prime de 100 points de base par rapport à l’Allemagne, c'était au plus fort de la crise de la dette de la zone euro en 2012.
Mais la France paie également une prime plus élevée que l'Italie, un pays dont l'endettement est plus important et les notations de crédit bien inférieures.
De nombreux investisseurs se disent réticents à privilégier les obligations françaises dans leurs portefeuilles.
Le fait de payer un écart de 100 points de base par rapport à l'Allemagne montre que "la France a de réels problèmes et qu'ils ne seront pas résolus de sitôt", a déclaré David Zahn, responsable des titres à revenu fixe européens chez Franklin Templeton.
4/ CET ÉCART POURRAIT-IL ENCORE AUGMENTER ?
Compte tenu de l'ampleur de la hausse déjà observée, certains analystes estiment que la marge de progression à court terme est limitée.
"À un moment donné, à moins de penser que le pays se dirige vers une situation vraiment catastrophique, il faut considérer que la compensation offerte est suffisante pour assumer le risque souverain", a déclaré Chris Jeffery, responsable de la stratégie macroéconomique chez L&G, qui a récemment clôturé une position spéculative à la baisse sur les obligations françaises.
Mais une nouvelle incertitude politique pourrait encore creuser l'écart, selon les analystes, par exemple si le gouvernement tombait et laissait la France sans budget, ou si Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen devaient s'affronter au second tour de l'élection présidentielle. La Société Générale n'exclut pas un passage à 120 points de base.
(Yoruk Bahceli et Leigh Thomas, version française Benoit Van Overstraeten)

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