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L'interview d'Elie Cohen (CNRS) : "La consolidation des opérateurs télécoms français est terminée"

Boursorama24/06/2015 à 18:16

La consolidation du secteur des télécoms aura lieu au niveau européen selon Elie Cohen.

Patrick Drahi (Altice) ne mettra pas la main sur Bouygues Telecom. La perspective de voir le régulateur refuser le rapprochement a poussé Martin Bouygues à rejeter la proposition très alléchante du propriétaire de Numericable-SFR. La consolidation du secteur n’aura pas lieu en France assure Elie Cohen, économiste et directeur de recherche au CNRS.

Le conseil d’administration du groupe Bouygues a donc rejeté à l’unanimité l’offre de Patrick Drahi, le patron d’Altice, qui mettait 10 milliards d’euros sur la table. On a beaucoup évoqué le fait que Bouygues Telecom valait moins de 10 milliards et que cette proposition était très alléchante. Comprenez-vous le refus de Martin Bouygues ?

Elie Cohen : Nous avons assisté au triomphe du régulateur ! La simple perspective de voir cet accord rejeté par les autorités de la concurrence a poussé Martin Bouygues à refuser cette proposition, en effet, très avantageuse au nom des risques d’exécution que le projet de Drahi comportait. En cas de refus du rapprochement par le régulateur, le patron de Bouygues Telecom, vendeur, se serait retrouvé dans une situation difficile… Les analystes s’accordent à considérer que Bouygues Telecom pèse entre 5,5 et 7 milliards d’euros. L’offre de Patrick Drahi avait été plébiscitée par les acteurs du secteur mais l’impératif du consommateur « défendu » par les autorités de concurrence prend désormais le pas sur toute autre considération. D’autant que la concurrence excessive (avec quatre opérateurs) a eu des effets délétères sur l’investissement dans les réseaux.

Comprenez-vous la position de Bercy hostile à ce rapprochement ?

E.C : Ce n’est pas forcément le souci du consommateur qui justifie la position de Bercy. L’Etat compte beaucoup sur les mises aux enchères des fréquences 700 Mhz qui pourraient rapporter plus de deux milliards d’euros au budget. Un prix qui n’est pas légitimé par le réel usage de ces fréquences. Ces mises aux enchères ne sont que le résultat de la fragmentation du marché qui sert les intérêts de l’Etat pour se remplir les poches. A trois opérateurs, cette mise aux enchères n’aurait même pas été nécessaire. Cette fois, les autorités de la concurrence qui défendent les consommateurs et l’Etat qui a besoin de cash convergent pour interdire la consolidation du secteur. Celle-ci n’aura pas lieu en France !

Après le refus de cette proposition inespérée, quel avenir pour Bouygues Telecom ?

E.C : Bouygues Telecom a été la grande victime de l’arrivée de Free sur le marché de la téléphonie mobile en 2012. D’autant qu’il va falloir remettre au pot pour les attributions de fréquence. Le seul espoir de Martin Bouygues, c’est la fin de la guerre des prix ! A défaut de consolidation du secteur, on devrait en effet assister à une certaine stabilisation des prix et des marges d’Ebitda des opérateurs. Mais attention ! Si la consolidation des télécoms n’aura pas lieu au niveau national, celle-ci va reprendre au niveau européen. L’incroyable fragmentation des opérateurs télécoms en Europe a abouti à un retard conséquent en matière d’investissement dans les réseaux. L’Europe a pris du retard par rapport à d’autres zones géographiques et les autorités de la concurrence au niveau européen le savent. Il faudra des regroupements.

La stratégie très offensive de Patrick Drahi, qui s’est offert SFR au printemps 2014 pour 13 milliards d’euros, est-elle pertinente selon vous ? N’est-il pas engagé dans une course dangereuse à l’endettement malgré le soutien des banques ?

E.C : Non. Patrick Drahi mène une stratégie claire. Son modèle est John Malone, le consolidateur de l’industrie du câble américain. En France, les opérateurs télécoms se sont constitués en gaspillant beaucoup de moyens, notamment par le recours massif aux sous-traitants. Par les vertus du « cost-cuting », Patrick Drahi veut montrer que l’efficacité du secteur peut être largement améliorée. Tous les contrats passés entre SFR et ses sous-traitants ont été passés à la paille de fer depuis un an. Les consolidations successives ont vocation à dégager des économies d’échelle et enrichir l’opérateur-intégrateur. Une fois le réseau acheté, l’optimisation de la gestion permet de dégager des rentabilités largement suffisantes pour rendre profitables des opérateurs qui ne l’étaient pas auparavant.

Propos recueillis par Julien Gautier

Retrouvez tous les articles de la rédaction de Boursorama dans la rubrique dédiée.

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