Karam Hassan, ancien réfugié soudanais, désormais cadre chez L'Oréal, à Paris, le 10 mars 2026 ( AFP / JOEL SAGET )
Contraint de fuir le Soudan, il a navigué dans des cales putrides, transité dans un centre pour migrants en Italie, traversé la France jusqu'à la jungle de Calais face à l'Angleterre. Aujourd'hui cadre à Paris, Karam Hassan raconte son "cauchemar" jusqu'à ce qu'on lui redonne son humanité.
Onze ans après avoir quitté son pays, l'homme à la peau ébène et tempes grisonnantes a écrit "Un rêve plus loin" (Albin Michel) pour "remercier les personnes qui l'ont aidé", peinant encore à croire qu'il a "bien vécu tout ça", explique-t-il dans un français parfait à l'AFP.
"Je n'avais jamais rêvé de vivre en Europe. La vie s'annonçait facile pour moi au Soudan après mes études universitaires", raconte Karam Hassan, 39 ans, devenu chef de projet à L'Oréal, après un parcours migratoire tristement commun.
Accusé par les autorités soudanaises de militer dans l'opposition pendant ses études en Inde en e-commerce, le jeune homme, roué de coups, est relâché à la condition d'espionner son entourage. "Une situation invivable", se souvient l'homme qui refuse de trahir les siens.
Son père boulanger lui dit qu'il n'a pas d'autres choix que de fuir et lui confie toutes ses économies. En août 2014, il rejoint clandestinement l'Egypte voisine, espérant l'asile.
Il comprend qu'il n'y est pas le bienvenu. Des passeurs lui vendent le rêve d'une vie libre en Europe et lui promettent, moyennant 3.000 dollars, de rejoindre le continent à bord d'un paquebot comme le "Titanic", déguisé en serveur... Il découvrira sur la plage une frêle chaloupe.
Dans la "panique", sous les hurlements des passeurs, Karam qui ne sait pas nager, se retrouve à bord avec 30 autres exilés. "Le cauchemar commence..."
"Je n'arrive pas à réaliser, j'ai peur, je me demande si on va y arriver et je m'en veux d'avoir donné ma vie à ces personnes-là", raconte-t-il.
En pleine mer, il est transbordé sur un bateau plus grand, déjà saturé, rapidement sans carburant. "Tapi comme un chien" dans la cale, c'est le "chaos", l'odeur est insoutenable. "Je me dis que je vais mourir. Je ne sais pas où on est, quand ça va s'arrêter."
- "Envie de vivre" -
Karam Hassan, le 10 mars 2026, à Paris ( AFP / JOEL SAGET )
Un cargo repère le bateau et charge ses occupants qu'il débarque en Sicile. Envoyé dans un centre pour migrants, il prend une douche, la première depuis neuf jours. Il comprend que s'il veut rejoindre l'Angleterre, dont il maîtrise la langue, il ne doit pas s'éterniser au risque d'y être assigné.
Il passe non sans mal la frontière franco-italienne à Vintimille, dort dans les rues de Paris et se hâte vers Calais.
Il découvre avec "effroi" sa jungle, sa violence, mais aussi la solidarité entre exilés et le soutien "précieux" des associations. A trois reprises, il est débusqué dans des camions qui rejoignent la Grande-Bretagne.
Las, choqué par la mort d'un ami proche sous les roues d'un camion, le sans-papier sollicité par l'Office français de l'immigration pour traduire en arabe et anglais les demandes de titres de séjour dans le camp, se résigne à demander l'asile en France en octobre 2014.
Karam Hassan peut enfin souffler dans un foyer à Arras où il rencontre Françoise, une enseignante retraitée qui lui apprend le français, la "clef de (son) intégration".
"Quand on a des personnes qui nous considèrent comme des êtres humains, ça nous donne envie de vivre", commente-t-il.
Il obtient l'asile, un diplôme universitaire de français langue étrangère, puis un master en management de projet. Par un programme à l'Institut d'études politiques de Paris (Science Po), il décroche un stage à la fondation L'Oréal et se retrouve à organiser un séminaire... à Londres qu'il rejoint en Eurostar.
L'essai est concluant, le géant de la cosmétique propose en 2020 au boursier un CDI pour développer des projets notamment auprès des femmes en grande précarité. Il occupera ce poste plus de quatre ans, avant d'être nommé chef de projet au service informatique.
Reste une "dernière marche", celle qui "mène tout en haut de l'escalier": la naturalisation. Il l'obtient en janvier 2022 et vit en l'apprenant "le plus beau jour de (sa) vie".
"Le mot solidarité est le plus beau mot de la langue française", conclut Karam Hassan qui a fondé son association "La Voix des Réfugiés". Chaque matin, celui qui a été "migrant, demandeur d'asile, réfugié", se lève le coeur "très, très léger" et dit avoir retrouvé "(sa) dignité".

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