par Tassilo Hummel et Anton Zverev
Lorsque Moscou a lancé son invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, le conglomérat français LVMH LVMH.PA s'est empressé de fermer ses boutiques Louis Vuitton, Dior et Bulgari en Russie, quelques jours avant que l'Union européenne (UE) n'impose des sanctions à l'exportation sur les produits de luxe.
Le groupe du milliardaire français Bernard Arnault a également cédé ses magasins Sephora en Russie en acceptant une perte financière, même si les sanctions n'auraient pas empêché les ventes de produits de beauté et soin de l’enseigne. En gage de solidarité, LVMH a également fait don de cinq millions d'euros aux victimes de ce que le groupe a qualifié de "situation tragique" en Ukraine.
Mais l'une de ses activités en Russie n'a jamais fermé ses portes : le Grand Hôtel Europe à Saint-Pétersbourg.
Cet établissement cinq étoiles, détenu par la chaîne d'hôtels et de trains de luxe Belmond, filiale de LVMH, n'est pas soumis à des sanctions et opère de façon légale. Il a continué à percevoir des paiements de la part d'entreprises sanctionnées par l'UE et le Royaume-Uni pour des services fournis, montrent les informations recueillies par Reuters.
Les signes démontrant la propriété de l'hôtel ont été effacés de la vue du public. Ainsi, une plaque autrefois apposée à l'entrée de l'hôtel montrant le logo de Belmond a été enlevée, selon des images issues des réseaux sociaux.
Le Grand Hôtel Europe a également été retiré du site de réservation de Belmond en 2023, montrent des versions archivées du site internet de réservation de l’entreprise.
Mais les registres commerciaux russes, britanniques et français démontrent que l'établissement est détenu par Belmond, filiale à 100% de LVMH. Et d'après les déclarations de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) obtenues et examinées par Reuters, des entreprises russes issues de l'armement, des secteurs énergétique ou financier qui font l'objet de sanctions en lien avec la guerre en Ukraine, sont toujours clientes de l'hôtel.
Interrogé sur les activités et les relations commerciales de l'hôtel avec des clients sanctionnés, LVMH a déclaré que le Grand Hôtel Europe "fonctionne de manière autonome et indépendante de Belmond".
"Il ne fait pas partie des systèmes de distribution de Belmond et les équipes locales dédiées en Russie gèrent cet établissement historique séparément", a déclaré le groupe, sans donner plus de précisions.
La réponse de Belmond aux questions de Reuters a été identique.
Selon deux sources directement informées de la question, LVMH a envisagé de fermer l'établissement mais s'est finalement ravisé.
Ioulia Pachkovskaya, la directrice de l'hôtel, et un porte-parole de l’établissement ont refusé de répondre aux sollicitations de Reuters.
RAISONS DE RESTER
Situé au cœur de Saint-Pétersbourg depuis 1875, le Grand Hôtel Europe est connu pour héberger des personnalités de haut rang et accueille d'importants évènements. Le prince Charles, alors héritier du trône britannique, y a séjourné, de même que les stars de la pop Elton John et Whitney Houston. Le compositeur russe Piotr Tchaïkovski fut l'un des premiers hôtes célèbres à passer la nuit dans l'hôtel.
Le Grand Hôtel Europe a récemment accueilli plusieurs événements réunissant les élites politiques et économiques russes. L’année dernière, les émissaires du président américain Donald Trump et de son homologue russe Vladimir Poutine s'y sont retrouvés pour discuter de la guerre en Ukraine.
Depuis plus de dix ans, l'hôtel est également partenaire officiel du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, le rassemblement annuel des affaires présidé par Vladimir Poutine.
Selon des experts russes, l'attrait durable de l'hôtel pourrait inciter LVMH à conserver le bien immobilier.
"Ils attendent probablement en espérant que la situation s'améliore, pensant qu'un jour les choses s'arrangeront avec l'Ukraine", estime Artem Zhavoronkov, associé du cabinet d'avocats Nordic Star à Saint-Pétersbourg, spécialisé dans les litiges liés aux sanctions qui ne conseille pas l'hôtel.
"C'est un bon actif, il est rentable. Et c'est un bien immobilier de premier ordre qui ne fera que prendre de la valeur avec le temps", ajoute-t-il.
La décision de LVMH de conserver la propriété pourrait s'inscrire dans le cadre d'une ambition à long terme de réintégrer le marché russe, observe pour sa part Kristian Lasslett, professeur à l'université d'Ulster en Irlande du Nord, qui étudie les pratiques des entreprises en Russie et en Asie centrale.
"Depuis longtemps, les affaires en Russie dépendent des relations personnelles et de la bienveillance accordée", souligne-t-il.
Des sources au sein du monde de l'hôtellerie russe mettent en avant d'autres raisons qui pourraient expliquer pourquoi LVMH a conservé la propriété. Parmi celles-ci, figure la législation russe qui obligent les entreprises étrangères à vendre leurs actifs à un prix très réduit si elles quittent le pays.
Ou bien encore le fait que la ville de Saint-Pétersbourg détient une participation de 6,5% dans l'immeuble Art nouveau dans lequel se trouve l'hôtel, selon les registres fonciers russes et les documents déposés par Belmond auprès du gendarme américain des marchés financiers, la Securities and Exchanges Commission (SEC).
La mairie de Saint-Pétersbourg n'a pas répondu aux questions visant à savoir si Belmond avait besoin de l'autorisation de la ville pour vendre sa participation dans l'hôtel et si une telle demande avait été formulée.
La plupart des chaînes hôtelières occidentales, dont Marriott, Four Seasons et IHG, propriétaire d'InterContinental, ont rompu leurs liens avec la Russie après le début de la guerre en 2022. Contrairement à Belmond, tous ces groupes opéraient dans le pays par l'intermédiaire d'investisseurs tiers, ce qui leur a permis de se retirer rapidement. D'autres, comme Hilton, ont suspendu leurs nouveaux investissements, mais continuent d'y exercer leurs activités.
Le Grand Hôtel Europe de Saint-Pétersbourg n'est pas soumis à des restrictions internationales sur ses activités, les services tels que l'hébergement et la restauration n’étant pas spécifiquement visés par les sanctions, font valoir une source de la Commission européenne et des experts juridiques français, britanniques et russes.
Régis Bismuth, professeur de droit économique international à l'Ecole de droit de Sciences Po à Paris, fait remarquer que l'hôtel est une filiale russe, constituée en vertu du droit russe, qui fournit des services quotidiens en Russie.
CLIENTS SANCTIONNÉS
L'hôtel génère toutefois des revenus issus d'entreprises soumises aux sanctions occidentales. Les déclarations de TVA auprès des autorités fiscales locales entre le deuxième trimestre 2022 et le premier trimestre 2025 montrent que l'hôtel a reçu des paiements d'entités sanctionnées, notamment de deux filiales du fabricant d'armes Rostec, d'une filiale de Tactical Missiles Corp, ainsi que de la société de transport maritime Sovcomflot et du géant énergétique Rosneft. D'autres paiements provenaient également de banques soumises à un gel des avoirs, telles que Sberbank, Sovcombank et VTB.
La plupart des paiements individuels ne dépassent pas 1.700 euros selon les documents. Ce montant correspond aux tarifs pratiqués par l'hôtel pour les chambres, les dîners ou les salles de réunion.
Selon le site de réservation de l’hôtel, les prix des chambres de l'hôtel varient entre 230 et 1.020 euros environ. Les suites haut de gamme coûtent quant à elles entre 1.500 et près de 6.800 euros par nuit.
Les déclarations de TVA montrent que certaines entreprises ont effectué des paiements répétés au fil des ans, tandis que d'autres n'ont payé qu'une fois ou deux. Les registres de TVA ne précisent pas quels biens ou services ont été reçus en échange des paiements.
Rostec, Tactical Missiles Corp., Sovcomflot, Rosneft, Sberbank et Sovcombank n'ont pas répondu aux demandes de commentaires. VTB a déclaré que les informations fournies par Reuters étaient incorrectes, sans toutefois préciser lesquelles.
La Commission européenne, qui a élaboré plusieurs séries de sanctions contre la Russie, a refusé de commenter la situation de l'hôtel. L'exécutif européen a déclaré que ses sanctions ne s'appliquent pas en dehors de l’UE, mais que les sociétés mères ne peuvent pas "utiliser leurs filiales russes pour contourner les obligations qui s'appliquent à la société mère européenne".
La banque Sovcombank, sanctionnée par l’UE, figure parmi les plus gros clients de l’hôtel, avec un versement d’environ 120.000 euros. Prezident-Servis, une agence de voyage détenue directement par le Kremlin, a versé au moins 230.000 euros à l'hôtel.
La plupart des paiements effectués par ces deux entités coïncident avec le Forum économique international de Saint-Pétersbourg en 2023 et 2024, comme le montrent les registres.
Interrogé sur les activités de l’hôtel, le Kremlin a déclaré qu'il n'était pas dans le secteur de l'hôtellerie.
Europe Hotel LLC, la société propriétaire de l'établissement, figure parmi les centaines de filiales détenues à 100% par LVMH à la page 401 de son dernier document d’enregistrement universel, un document annuel détaillé obligatoire déposé auprès de l'Autorité des marchés financiers (AMF). Reuters n'a trouvé aucune autre mention publique de l'hôtel par LVMH depuis le début de la guerre en Ukraine.
Entre 2022 et 2024, le chiffre d'affaires annuel de l'hôtel a presque doublé, atteignant 1,9 milliard de roubles (209,18 millions d'euros), selon les documents financiers russes examinés par Reuters.
En 2024, l'hôtel a généré un bénéfice net d'environ 4,8 millions d’euros, son plus haut niveau depuis la première publication des données en 2004. Les liquidités provenant des opérations ont atteint 11 millions d’euros dans le bilan de l'hôtel publié l'année dernière, contre moins d'un million d’euros par an entre 2018 et 2021, selon les documents. Les registres indiquent que les bénéfices de l'hôtel restent en Russie.
Au-delà de ses performances financières, l'histoire du Grand Hôtel Europe et ses liens avec l'élite russe lui confèrent une valeur particulière.
"Je dis toujours que le Grand Hôtel Europe est l'un des véritables lieux de pouvoir à Saint-Pétersbourg", déclarait la directrice Ioulia Pachkovskaya à un YouTuber russe en juin 2023.
L’établissement a célébré l'année dernière son 150ème anniversaire lors d'un gala. Aucune bouteille des marques de champagne de LVMH, comme Veuve Cliquot et Dom Perignon, ne sont visibles dans la vidéo diffusée par l'hôtel après la fête.
(Reportage Tassilo Hummel à Paris et Anton Zverev à Londres, avec la contribution de Lisa Jucca à Mian et Gleb Stolyarov à Tbilisi; version française Etienne Breban, édité par Blandine Hénault)

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