Le PDG de Grasset, Olivier Nora, le 2 février 2018 à Paris ( AFP / JOEL SAGET )
Le monde traditionnellement feutré de l'édition française a plongé dans la crise avec la décision inédite de 115 écrivains de refuser de publier de nouveaux livres chez Grasset pour dénoncer le "licenciement" de son PDG Olivier Nora, dont ils tiennent pour responsable Vincent Bolloré.
Cette affaire devrait être largement débattue au Festival du Livre de Paris, qui s'ouvre jeudi soir au Grand Palais.
Avec 450 exposants et 1.800 auteurs attendus, tout le secteur sera présent, à l'exception notable de la plupart des maisons d'édition, dont Grasset, appartenant à Hachette, le numéro un français de l'édition, contrôlé par le milliardaire conservateur Vincent Bolloré.
Dans leur lettre ouverte, publiée en milieu de nuit, les 115 écrivains dénoncent "une atteinte inacceptable à l'indépendance éditoriale" de Grasset après l'annonce mardi du départ d'Olivier Nora, à la tête de Grasset depuis 26 ans.
"Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, ou nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, mais nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset. Et nous sommes 115", affirment ces écrivains, dont une partie s'était réunie dans un café parisien mardi en fin de journée.
"Il y a eu des moments de tension parce qu'il faut s'imaginer qu'à Grasset il y a des gens très à gauche, de l'autre côté, des gens plutôt très à droite", a raconté jeudi la romancière Colombe Schneck à l'AFP.
Mais "c'était impossible de ne rien faire. Le départ d'Olivier Nora a été une étincelle. On a vu ce que Bolloré a fait à iTélé, à Europe 1, au JDD, chez Fayard. On ne peut pas laisser toutes les maisons du groupe Hachette devenir des maisons d'extrême droite", selon elle.
Le courrier a été signé par de grands noms de la littérature, romanciers comme essayistes: Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder...
"Vincent Bolloré, c'est Attila, il arrive, il détruit à son bon plaisir, il corrompt parce qu'il y a des gens qui restent et qui n'ont pas le choix", a déclaré l'un de ces auteurs, le journaliste Claude Askolovitch, jeudi sur France Inter.
- "guerre idéologique" -
L'homme d'affaires Vincent Bolloré, le 13 janvier 2026 à Paris ( AFP / JULIEN DE ROSA )
Interrogé, le groupe Hachette n'a pas réagi dans l'immédiat à la publication de la lettre ouverte. Il a annoncé mardi que Jean-Christophe Thiery, PDG de Louis Hachette Group et homme de confiance de Vincent Bolloré, allait prendre la direction de Grasset.
Les signataires du courrier rendent hommage à l'indépendance d'Olivier Nora, qui ne s'est pas encore expliqué sur les raisons de son départ.
"Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s'y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n'étaient pas d'accord sur grand-chose. Olivier Nora en a été le rempart et le ciment par son élégance morale, sa disponibilité, et son engagement", indique ce texte.
"Aujourd'hui, nous avons un point commun: nous refusons d'être les otages d'une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias, affirment les signataires, parmi lesquels figurent aussi Anne Sinclair, Jean-Paul Enthoven ou Anne Berest.
Les auteurs envisagent désormais d'engager une procédure pour récupérer leurs droits sur les livres qu'ils ont publiés chez Grasset, ce que souhaitent aussi faire plusieurs dizaines d'écrivains, notamment des historiens, ayant publié chez Fayard, autre maison d'édition de l'orbite Hachette.
Selon une source proche du dossier, le départ d'Olivier Nora serait lié à la publication du prochain livre de Boualem Sansal, dont l'arrivée chez Grasset en provenance de Gallimard, son éditeur historique, avait fait grand bruit en mars.
Mais l'écrivain franco-algérien a réfuté cette version. "Nora lui-même m'a écrit un très long truc (...) en me disant +tu n'y es pour rien+", a-t-il affirmé mercredi sur TV5Monde, en indiquant qu'il publierait un communiqué sur le sujet.
Soucieux de s'éloigner des polémiques, le Festival du livre espère attirer plus de 100.000 visiteurs de vendredi à dimanche en célébrant "la lecture sous toutes ses formes, de la littérature aux albums jeunesse en passant par la new romance", selon son directeur général, Pierre-Yves Bérenguer.
Le festival met à l'honneur le thème du "voyage", "littéraire, intérieur et géographique", et consacrera deux grandes expositions à la bande dessinée, dont l'une, "Crush", sur la romance dans le 9e art.

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