Kalray, est-ce bien raisonnable ?
information fournie par Zonebourse 24/02/2026 à 16:04
L'histoire boursière de Kalray tient en quatre chiffres : 22 EUR lors de l'IPO en 2018. 52,40 EUR un soir de janvier 2021. Puis 0,402 EUR au printemps 2025. Et 5,30 EUR dans la journée du 26 février 2026. Des écarts vertigineux qui racontent, tour à tour, l'enthousiasme, la douche froide, puis le retour de l'espoir autour de l'entreprise installée dans la "Silicon Valley" française, non loin d'autres sociétés cotées issues du microcosme scientifique isérois : STMicroelectronics, Soitec ou Memscap.
Longtemps au bord de l'asphyxie financière, Kalray a opéré en 2025 une mue aussi radicale que salvatrice. En recentrant son activité sur son coeur de métier et en adoptant un modèle fondé sur la licence de propriété intellectuelle, le groupe a commencé à inverser une trajectoire baissière que beaucoup jugeaient inexorable. L'action est sortie du mode "survie" il y a moins d'un an pour afficher des performances spectaculaires, dont un quadruplement depuis le début de l'année.
Qui est Kalray ?
Fondée en 2008 par des chercheurs issus du CEA (Commissariat à l'énergie atomique), Kalray est l'une des rares sociétés européennes à s'être spécialisée dans une nouvelle génération de processeurs, les DPU ( Data Processing Units ), pensés pour traiter et acheminer des flux massifs de données dans les data centers et infrastructures d'intelligence artificielle. L'image est simple : dans ces ruches informatiques, des milliers de serveurs échangent en continu des volumes colossaux de données. Il faut trier, acheminer, compresser, chiffrer, en temps réel, sans erreur. Longtemps, ces tâches ont été gérées par les CPU classiques, les processeurs généralistes de nos ordinateurs. Mais avec l'explosion des volumes, et surtout avec l'IA, ces CPU se retrouvent saturés par la gestion réseau, au détriment du calcul.
Kalray a développé au fil de plus de dix ans de R&D une technologie de processeur unique, le MPPA ( Massively Parallel Processor Array ), protégée par plusieurs familles de brevets. Son processeur le plus avancé, le Coolidge 2, est capable de traiter des centaines de flux de données simultanément avec une consommation énergétique très faible, une caractéristique décisive à l'heure où la facture électrique des data centers devient un enjeu stratégique. Une belle promesse, qui avait séduit les investisseurs, d'autant que le projet avait attiré des actionnaires de renom, notamment les industriels NXP Semiconductor et Safran et les institutionnels du CEA et de Bpifrance.
Mais côté finances, le tableau était nettement moins flatteur. 118,5 MEUR de liquidités englouties entre 2018 et 2024 et un chiffre d'affaires qui a plafonné à 24,8 MEUR en 2024. Le calendrier prévisionnel présenté lors de l'IPO en 2018 promettait l'équilibre opérationnel en 2020 et 100 MEUR de chiffre d'affaires en 2022 ! . Le covid est certes passé par là, mais face aux géants américains et asiatiques, Kalray n'avait ni la taille ni les reins assez solides pour s'imposer sur le marché de masse des semi-conducteurs.
Une purge salvatrice
Début 2025, sous pression, la direction a tranché dans le vif en cédant la branche Data Acceleration Platform à l'américain DataCore Software. Une amputation douloureuse en apparence, mais qui a libéré les équipes pour se concentrer sur ce qui fait la valeur du groupe : ses DPU et sa propriété intellectuelle.
Kalray se présente désormais comme le seul acteur européen sur ce segment, une niche qui gagne en importance avec l'essor des gigafactories d'IA, des télécoms de nouvelle génération, du spatial et de la défense.
Le tournant opérationnel est venu du contrat signé au printemps 2025 avec OpenChip, une société espagnole spécialisée dans la conception de puces de nouvelle génération pour l'intelligence artificielle et le calcul haute performance. L'accord industriel repose sur deux volets : une licence non exclusive sur une partie de la propriété intellectuelle de Kalray pour 4 MEUR, et un contrat de prestations de services d'environ 10 MEUR. Concrètement, une cinquantaine d'ingénieurs grenoblois sont temporairement détachés chez OpenChip jusqu'à l'été 2026 pour les accompagner dans le développement de leurs produits. Un modèle qui rappelle, toutes proportions gardées, une entreprise comme ARM, qui vend des licences technologiques et des services d'ingénierie plutôt que des produits physiques. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : la marge brute de Kalray est passée de 54% à 87% dès le premier semestre 2025.
Au-delà du montant, le partenariat avec OpenChip ancre Kalray au coeur de la souveraineté technologique européenne. Face à l'hégémonie américaine sur l'IA, disposer d'une alternative de calcul haute performance made in Europe devient un levier stratégique majeur pour sécuriser les infrastructures critiques du continent.
Mais attention : le tournant OpenChip est aussi capitalistique, ce qui explique en partie la prime spéculative qui entoure le dossier. Le groupe espagnol dispose d'options pour monter au capital de Kalray, voire d'en prendre le contrôle d'ici le 31 juillet prochain. Il est difficile de connaître ses intentions, surtout depuis que le titre s'est envolé. Mais OpenChip dispose de BSA exerçables à 0,69 EUR pour monter à environ 20% de Kalray, puis d'un mécanisme par augmentation de capital pour monter à 51% sur la base d'un cours fondé sur les trois séances précédant l'émission de nouvelles actions. Suspense donc, de ce point de vue.
Un compte de résultats en voie de résurrection
La spéculation s'appuie aussi sur les résultats publiés en janvier 2026, qui ont validé la pertinence du recentrage. Kalray a enregistré sur l'année 2025 un chiffre d'affaires consolidé de 16,5 millions d'euros contre 24,8 millions un an auparavant. Le recul apparent s'explique par la cession de la branche Data Acceleration Platform en février 2025. Sur le nouveau périmètre recentré sur le semi-conducteur, le chiffre d'affaires a lui quadruplé, passant de 3,6 à 14,3 MEUR, porté principalement par le partenariat OpenChip. L'EBITDA, attendu largement positif sur l'année (alors que la meilleure performance de la société était de -1,07 MEUR en 2023), part dans le bon sens pour la première fois de l'histoire de la société. La trésorerie atteignait 2,9 millions d'euros à fin décembre, et Kalray estime désormais son horizon de financement au-delà du 30 juin 2026. La ligne de financement dilutive contractée avec IRIS en 2024, qui pesait sur le capital, a été stoppée avant son terme (6 MEUR tirés sur les 10 MEUR possibles), ce qui illustre le regain de confiance.
Après le rallye haussier (qui subit un coup d'arrêt ce 26 février avec un titre en baisse de plus de 10%), deux questions dominent. D'abord, le nouveau modèle de Kalray peut-il stabiliser durablement le modèle économique de l'entreprise, avec ou sans OpenChip ? Ensuite, OpenChip aura-t-il intérêt, dans quelques semaines, à prendre le contrôle, et à quel prix ? Kalray reste fragile et se situe dans la mouvance des situations spéciales en bourse : une société cotée dont la valorisation dépend encore beaucoup de l'histoire racontée, plus que des fondamentaux.
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