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Vols, rackets... La face sombre des chantiers du BTP marseillais

Le Figaro08/01/2016 à 12:26

La cité phocéenne est exposée à des tensions diverses. Des tensions qui perturbent le bon fonctionnement deschantiers, et attirent désormais toute l’attention des autorités.

«Si tu ne nous embauches pas, le chantier s’arrête»: c’est ce qu’entendent de nombreux responsables de chantiers du BTP dans les quartiers sensibles à Marseille. Rackets, pressions à l’embauche, menaces, extorsions à la sous-traitance font désormais l’objet de toute l’attention des autorités. Longtemps ces infractions sont passées sous les radars de la police et de la justice car les entreprises préféraient souvent acheter leur tranquillité. Ce n’est plus le cas.

Lorsqu’il avait rencontré des représentants de la police et de la justice, le responsable d’une grosse entreprise de BTP l’avait prédit: le chantier de la «L2», grand contournement autoroutier de Marseille de l’Est au Nord, dont le chantier a redémarré il y a un an et demi, allait traverser «des quartiers à problèmes» et «gêner» un certain nombre de gens. «On sera rackettés». La suite lui donne raison: le 26 janvier 2015, trois engins de chantiers - parmi eux, une foreuse quasi-unique en Europe - sont incendiés pour un préjudice supérieur à 1 million d’euros.

Trois jours plus tard, la société reçoit un devis de la société de gardiennage Télésurveillance, Gardiennage, Intervention (TGI). Il s’accompagne d’une promesse, celle qu’il n’y aura pas de problème avec les cités voisines si l’entreprise est retenue, raconte le procureur de la République Brice Robin, lors d’une conférence de presse. Des émissaires de TGI se font plus explicites auprès de l’entreprise de BTP: oui, ce sont bien eux qui ont incendié les engins. Et si la police est prévenue, ils promettent «de mettre le feu aux cités».

Des portraits peu flatteurs des salariés

Autre cadre, procédé semblable: un conducteur de travaux de Campenon Bernard Provence se retrouve dans le sous-sol d’un logement social en construction, front contre front avec l’un de ses employés originaire du quartier. Si son contrat n’est pas prolongé, le responsable finira «dans un coffre ou dans un cave», lui promet-on. Des menaces qui ne sont pas forcément en l’air: lors d’une audience, un magistrat a raconté comment un chef de chantier s’était retrouvé enfermé pendant plusieurs heures dans le coffre d’une voiture partie «faire un rodéo dans la ville».

Et lorsque les entreprises cèdent - ce qu’elles font souvent - leurs ennuis ne sont pas terminés. Les pièces d’enquête consultées par l’AFP dressent un portrait peu flatteur des salariés ainsi recrutés: refus du port du casque car «ça fait tomber les cheveux», chute à scooter qu’on tente de faire passer en accident du travail, heures de travail passées à laver les voitures du quartier, vol des clefs des engins, absences répétées puis pressions pour se faire noter présent... «Sur un chantier, un employé s’est battu avec un contremaître parce que les autres ouvriers faisaient du bruit et l’empêchaient de dormir!» raconte une source proche du dossier.

Certains noms apparaissent dans plusieurs dossiers distincts. Comme celui de Karim Ziani, mis en examen et détenu dans l’affaire de la L2, il apparaît aussi dans celle de la construction de HLM. S’agit-il d’organisations de type mafias italiennes? «Non, on n’en est pas là», répond clairement le procureur adjoint de Marseille André Ribes, qui ne minore pas pour autant cette délinquance dont «le chiffre d’affaires est important, notamment sur la sécurité». Depuis quelques mois en tout cas, les arrestations se multiplient et les condamnations tombent au tribunal correctionnel de Marseille.

Les professionnels de la construction satisfaits

Une petite dizaine de policiers ont été choisis pour faire partie du Groupe voie publique «chantiers» sous l’égide du commissaire Jean-Baptiste Corti. Ce groupe, doté d’équipements spécialisés et de moyens humains, «traite ces affaires de chantage de chantiers comme de la grande criminalité», explique M. Bourniquel. Bailleurs, donneurs d’ordres, fédération du BTP, police se sont par ailleurs regroupés sous l’autorité du parquet au sein d’un Groupe local de traitement de la délinquance (GLTD).

Deux magistrats ont été nommés pour suivre ces dossiers. «Des stratégies d’enquête sont déterminées, des stratégies de qualifications juridiques qui permettent de faire aboutir» les procédures, explique le procureur adjoint Ribes, qui cite l’exemple de l’extorsion par menaces «déguisées», toujours difficile à caractériser. Après les premières peines de prison, les professionnels de la construction affichent leur satisfaction. «Ca nous a permis de nous rapprocher de la police et de la justice», explique Philippe Deveau.

Cette criminalité faisait partie jusque-là des «chiffres noirs» de la délinquance, selon M. Ribes: des faits non portés à la connaissance de la police et de la justice, et qui n’existent donc pas officiellement. Avant la mise en place du dispositif, le parquet n’était saisi d’aucun dossier de ce type. Cette criminalité avait pourtant un coût: autour de 50 millions d’euros par an pour les seules Bouches-du Rhône comprenant les vols, les dégradations ou incendies de matériel et les pertes d’exploitation liées à des chantiers arrêtés ou ralentis, selon M. Deveau. Ces problèmes sur les chantiers «existent partout» en France, précise-t-il. «Je ne pense pas qu’il y ait plus de racket ici dans le BTP qu’ailleurs», abonde M. Ribes.

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