Supporters, joueurs, stades, territoires: la géographie cachée du football information fournie par The Conversation 24/06/2026 à 08:30
Le football peut être analysé comme un objet géographique, car le terrain, les tribunes et les déplacements des acteurs révèlent des logiques d'organisation, de contrôle et d'appropriation de l'espace. L'exemple de la finale de la Coupe du monde 2018 met en évidence des notions géographiques, comme la coprésence, la cospatialité, les mobilités et les identités collectives. Le sport apparaît ainsi comme un moyen de comprendre les relations entre les individus, les territoires et les espaces à différentes échelles.
Le sport est un objet géographique doté d'une dimension spatiale évidente qui renvoie à une multitude de pratiques s'appuyant le plus souvent sur des aménagements ancrés dans le territoire (du sentier de randonnée marqué GR, pour grande randonnée, aux complexes sportifs). Ces pratiques sont aussi autant de spatialités, soit l'ensemble des relations que les sociétés humaines entretiennent avec l'espace qui les environne.
Par ailleurs, les géographes mobilisent couramment la notion de jeu et le vocabulaire dans leurs raisonnements, leurs problématisations et leurs argumentaires, qu'il s'agisse du jeu d'acteurs, du jeu d'échelles, du jeu politique ou géopolitique… pour les formules les plus couramment utilisées.
Et si nous faisions un peu de géographie en décryptant les modalités dynamiques d'organisation de l'espace d'un stade et en «rejouant» en partie une finale de Coupe du monde de football, celle de 2018 en l'occurrence, remportée par la France en Russie, avec des concepts de géographie?
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Approche microgéographique du stade de foot: se (dé)placer sur le terrain et dans les tribunes
L'approche microgéographique permet d'observer et de décrypter les éléments signifiants d'un petit espace à la fois pour lui-même, mais aussi pour ce qu'il peut nous dire, nous apprendre, bien au-delà de ce lieu, à d'autres échelles pour appréhender la complexité de processus, voire de structures du fonctionnement plus global de la société. Lors d'un match de football, le jeu s'inscrit dans un cadre spatial, l'aire de jeu, qui est ici matérialisé par le stade dans lequel peuvent se distinguer deux principaux éléments: le terrain de jeu et les tribunes dans lesquelles s'opèrent des jeux de placement qui participent indirectement au jeu.
Le terrain de football constitue un espace normé par des dimensions (une métrique), des limites extérieures à ne pas franchir et différents zonages dont le statut guide ce que chaque acteur du jeu, selon son rôle, peut ou ne peut pas faire (pas de faute dans la surface de réparation au risque de la sanction du pénalty, ne pas toucher la balle à la main sauf si l'on est gardien et placé dans sa surface de réparation, par exemple).
Chaque équipe est assignée spatialement à un camp que l'on peut assimiler à un territoire à défendre, tout en essayant de conquérir le territoire de son adversaire (s'affranchir de son propre espace pour aller au but). Pour réussir cette conquête (symbolisée par le fait de marquer) comme pour protéger chaque territoire, en particulier la surface de réparation, les joueurs mettent en œuvre des stratégies spatiales, de placement et de déplacement (jouer le hors-jeu, en formation 4-4-2 ou 4-3-3, mettre la balle en touche, donc hors limites…).
Une troisième équipe, composée de quatre arbitres, vise à faire respecter les règles de mobilité et d'interactions entre les joueurs dans l'espace du jeu. Trois sont sur le terrain, in situ. Ce sont les deux arbitres de touche qui surveillent les différentes limites notamment extérieures et zones du terrain. Le troisième, l'arbitre de champ, s'attache, lui, au contrôle de l'ensemble des interactions spatiales et des corps dans le terrain et doit être à la bonne place pour prendre des décisions qui sont aussi des sanctions.
Un dernier arbitre à distance, l'arbitre vidéo, opère une surveillance indirecte. Sifflets et caméras constituent deux types d'opérateurs spatiaux qui peuvent arrêter (parfois définitivement par une exclusion spatiale) ou relancer les mobilités des joueurs.
Dans les tribunes, s'opèrent également des stratégies de placement. L'emplacement est plus ou moins choisi. Il est notamment lié au groupe et au statut social, qui peut être contextuel, du spectateur. Disposer de moyens financiers suffisamment importants ou de réseaux personnels et/ou professionnels permettra d'être «bien placé» voire d'accéder à une tribune particulière, celle dite d'honneur. Mais un spectateur peut aussi choisir au titre d'une autre forme d'appartenance sociale, les supporters «ultras» par exemple, d'être «moins bien placé» mais au sein du groupe auquel il s'identifie.
Des familles peuvent aussi chercher à éviter la proximité des « ultras » pour de multiples raisons (bruits des tambours, chansons parfois grossières, peur des débordements). L'espace des tribunes se révèle ainsi être le théâtre d'un enjeu de positionnement spatial mais aussi et surtout un enjeu de placement socio-spatial, au sens où l'entend Michel Lussault avec le concept de «place».
L'espace du jeu est donc en permanence territorialisé/reterritorialisé par les mobilités des deux équipes qui s'affrontent et d'un arbitre, «politiquement» neutre. Celui des tribunes est approprié par des groupes qui se distinguent par leur emplacement privilégié ou des stratégies spatiales de regroupement qui les identifient. In fine, il s'agit pour chaque catégorie d'acteurs de mobiliser ses ressources physiques, stratégiques et idéelles pour planifier et viser l'emprise et le contrôle de l'espace afin d'asseoir une emprise territoriale.
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Finale de la Coupe du monde de football 2018: coprésence, cospatialité et mobilités
15 juillet 2018, stade Loujniki, Moscou. L'équipe de France remporte sa seconde Coupe du monde de football, sous les yeux de 81.000 spectateurs installés dans les tribunes et de 1,12 milliard de téléspectateurs, seuls ou avec des amis, devant leur poste de télévision ou celui d'un bar, ou encore regroupés dans des «fan-zones», avec des écrans géants, installées sur des places de marchés, dans des parcs requalifiés en espaces de projection ou dans des stades, comme le stade Vélodrome à Marseille ou le Parc des Princes à Paris, véritables géosymboles.
Des supporters à la fois ensemble et à distance. Car cette finale, événement spatial ancré, localisé précisément, n'a été suivie que par 81.000 amateurs de football en coprésence, c'est-à-dire physiquement ensemble et avec les joueurs dans le stade. Les 1,12 milliard d'autres spectateurs étaient eux, en cospatialité, c'est-à-dire qu'ils ont partagé cette finale grâce à un commutateur spatial, l'écran, mais en coprésence parfois d'autres supporters ou téléspectateurs.
C'est donc plus d'un milliard de personnes qui assistent, à la 53e minute, à l'irruption dans le jeu de deux hommes et de deux femmes, déguisés en policiers russes. Trente secondes d'arrêt de la finale qui ouvrent une fenêtre géopolitique devant Vladimir Poutine, présent en tribune aux côtés de ses homologue français Emmanuel Macron et croate Kolinda Grabar-Kitarović, à ces membres de Pussy Riot, groupe contestataire qui défend les droits de humains en Russie.
Au coup de sifflet final, les supporters exultent ensemble comme à distance. Les hurlements de joie envahissent une partie du stade, les espaces de sociabilité (bars, places et parcs avec écrans géants spéciaux) comme les espaces domestiques des supporters de l'équipe de France. Les drapeaux tricolores s'agitent, l'hymne national est entonné, étendard et symboles identitaires s'affichent et s'entendent et se mettent à circuler dans les rues de Moscou, mais aussi de Paris, Bordeaux ou Marseille.
Cette finale de Coupe du monde aura généré une multitude de spatialités et de mobilités, de processus de concentration, mais aussi de production de discontinuité, de fermeture voire de scission spatiale. Les mobilités se déclinent à différentes échelles, de celle des corps sur le terrain à des phénomènes de déplacement et de concentration d'individus dans des espaces urbains de sociabilité, puis à celles internationales, qu'il s'agisse d'aller en Russie pour être présent dans le stade ou des mobilités, à venir, de joueurs repérés grâce à leur prestation sportive.
Mais cette finale aura aussi produit des fermetures d'espaces, comme des rues rendues inaccessibles, des réorganisations de la circulation urbaine, pour des enjeux de contrôle des flux et/ou de sécurité. Plus encore, des scissions spatiales auront pu naître, par exemple dans l'espace domestique entre celui qui regarde le match et celui qui ne le regarde pas.
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Faire de la géographie sans le savoir
Le 19 juillet 2026, au MetLife Stadium, juste à l'ouest de New York, se jouera une autre finale, un nouvel événement sportif mondialisé. Jeu de place et de placement, opérateur spatial, interactions spatiales, coprésence et cospatialité, mobilité, identité et géosymboles, contrôles des territoires de quelque nature qu'ils soient, frontières et limites… des concepts et des notions, parmi d'autres, avec lesquels le géographe peut sérieusement jouer pour analyser une finale de Coupe du monde et ses effets socio-spatiaux selon différentes temporalités (avant, pendant et après la finale). Autant de concepts et de notions que mobilise le géographe pour décrypter les modes d'habiter le monde.
Et si chaque fois qu'un individu jouait, il faisait finalement un peu de géographie?
Par Véronique André-Lamat (Professeure de géographie UMR5319 Passages, Université Bordeaux Montaigne; CNRS)
Cet article est issu du site The Conversation