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Quand des Français ouvrent leurs portes à des réfugiés

Reuters21/09/2015 à 12:20

PLUSIEURS MILLIERS DE FRANÇAIS ONT OUVERT LEUR PORTE À UN RÉFUGIÉ

par Chine Labbé

PARIS (Reuters) - Dans un petit appartement du 15e arrondissement de Paris, Clara, haut fonctionnaire de 40 ans, prépare un thé pour elle et sa nouvelle "colocataire". Depuis une semaine, Aïcha, réfugiée tchadienne de 25 ans, vit sous son toit.

Timidement, et malgré la barrière de la langue - Aïcha ne maîtrise pas encore parfaitement le français et Clara ne parle pas arabe - les deux femmes font connaissance.

"Accueillir des étrangers, c'est quelque chose d'habituel chez moi", dit Clara. Avant Aïcha, sa chambre libre était la plupart du temps occupée par des touristes australiens, coréens ou italiens, via le site de location d'appartements Airbnb.

"Airbnb des réfugiés" : l'expression a d'ailleurs souvent été utilisée pour désigner le projet de l'association qui les a fait se rencontrer et sur laquelle les projecteurs sont braqués depuis que les candidats syriens à l'asile affluent en Europe.

Mais pour Nathanaël Molle, cofondateur de Singa, qui a lancé fin juin cette mise en relation de réfugiés en mal de logement et de particuliers prêts à les accueillir, il s'agit plutôt d'un "mélange entre Airbnb et le couchsurfing" (partage de canapé). Avec l'intimité du premier, le partage et la gratuité du second.

Comme Clara, plusieurs milliers de Français ont décidé, ces dernières semaines, d'ouvrir leur porte à un exilé, dans un élan de solidarité inédit face à une crise d'une ampleur sans précédent en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

"On ne s'attendait absolument pas à un tel engouement", reconnaît Nathanaël Molle. "On a été complètement dépassés".

PAS PRIVILÉGIÉ PAR L'ÉTAT

Ce qui devait rester un projet relativement confidentiel mobilise désormais dix bénévoles à temps plein. A ce jour, l'association a reçu plus de 10.000 offres de logement à travers toute la France, et placé 47 personnes en Ile-de-France.

Pour Singa, "l'hébergement, c'est juste un autre moyen de créer du lien" entre des réfugiés souvent isolés du reste de la société, et des Français qui ignorent tout d'eux.

"Ce n'est pas un acte de pitié ni de compassion, c'est une rencontre", insiste Nathanaël Molle.

Un peu partout, des particuliers proposent leur toit spontanément, y compris hors cadre associatif. A Narbonne, dans l'Aude, plusieurs personnes ont ainsi proposé à la mairie d'héberger un ou plusieurs exilés. "Les particuliers, pour nous, sont un potentiel exceptionnel", dit le maire Didier Mouly. La commune ne possède en effet aucun logement vacant.

Mais l'hébergement chez des particuliers "ne peut être qu'une solution ponctuelle", estime l'élu divers droite.

Même son de cloche au ministère de l'Intérieur, où l'on parle de solution de "dépannage".

"C'est une initiative qui, symboliquement, a beaucoup de vertus. Mais ce n'est pas le modèle privilégié par l'Etat", explique-t-on place Beauvau, où l'on tente actuellement d'organiser la répartition des réfugiés sur le territoire.

Certaines associations mettent aussi en garde contre une idée "généreuse" mais "non maîtrisée".

"On ne reçoit pas un réfugié chez soi comme on recevrait quelqu'un qui est victime d'inondation pendant 48 heures, l'accueil se passe sur la durée", souligne Pierre Henry, directeur général de France Terre d'asile.

"RÔLE SOCIAL ET ÉCONOMIQUE"

Après le soulèvement de 2011 en Tunisie, de nombreux Français avaient accueilli chez eux des jeunes de ce pays. "Mais au bout de quinze jours, trois semaines, des personnes qui n'avaient pas évalué les besoins des réfugiés revenaient vers nous en nous disant ne pas savoir comment faire", se souvient-il, se disant plus favorable à des systèmes de parrainages.

S'il reconnaît que, sans suivi, l'hébergement chez un particulier peut être "contre-productif", Nathanaël Molle estime que, bien encadrée, - Singa propose une formation à ses hôtes - cette initiative peut contribuer à une meilleure intégration des réfugiés. "Notre système ne se substitue en aucun cas à un accompagnement social qui doit avoir lieu, mais c'est une solution complémentaire", dit-il.

Le président de Singa, un réfugié colombien, a lui-même été hébergé deux ans chez une famille. "Sans cette expérience, il ne serait pas où il est aujourd'hui", assure Nathanaël Molle. Pour lui, les hôtes peuvent jouer trois rôles auprès des réfugiés : leur parler français, mais aussi partager leur culture et leur réseau social et professionnel.

Dans un an, Singa entend d'ailleurs "prouver le rôle social et économique qu'ont eu ces familles d'accueil sur l'intégration des réfugiés".

Evoquant sa vie de "galère" depuis son arrivée en France, il y a deux ans, Aïcha, qui a fui mariage forcé et tensions ethniques au Tchad, raconte avoir été ballottée de centres d'accueil en hôtels.

La question de la durée de son séjour chez Clara n'a pas encore été tranchée - cette dernière n'a pas voulu la "bombarder de questions" - mais Aïcha se réjouit de cette stabilité temporaire.

"Maintenant, j'ai besoin d'un HLM, bien parler français, et travailler", dit-elle. Pour l'accompagner : un livre de français, acheté 7,60 euros gare de l'Est, une formation, qu'elle suit depuis quelques jours seulement, mais aussi Clara, qui espère pouvoir être "tremplin".

(édité par Yves Clarisse)


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