Pertes et profits avec la fermeture du détroit d'Ormuz
information fournie par Reuters 06/04/2026 à 19:28

par Ahmad Ghaddar et Yousef Saba

La fermeture du détroit d'Ormuz et la hausse des cours mondiaux du pétrole qui en a résulté ont procuré des bénéfices économiques exceptionnels à l'Iran, à Oman et à l'Arabie saoudite, tandis que d'autres États producteurs de la région, dépourvus de voies d'approvisionnement alternatives, ont perdu des milliards de dollars, montre une analyse de Reuters.

Téhéran maintient pratiquement fermé ce détroit stratégique, par lequel transite environ un cinquième du trafic mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL), depuis le début de l'opération américano-israélienne contre la République islamique fin février.

Même si, depuis lors, l'Iran a autorisé le passage de navires n'ayant aucun lien avec les États-Unis ou Israël et que certains pétroliers ont réussi à traverser le détroit, les marchés de l'énergie ont connu des perturbations sans précédent.

Le prix du pétrole Brent LCOc1 , référence mondiale pour les cours du brut, a grimpé de 60% en mars, ce qui représente la plus forte hausse mensuelle enregistrée à ce jour, tandis que les investisseurs s'interrogent sur la durée du blocage et sur son potentiel à déclencher une crise inflationniste.

Le retour à la normale dans le détroit d'Ormuz est donc au coeur des efforts visant à trouver un accord pour mettre fin à la guerre, le président américain, Donald Trump, menaçant Téhéran dimanche d'un "enfer" si l'Iran ne rouvre pas le détroit d'ici mardi à 20h00 (minuit GMT).

QUESTION DE GÉOGRAPHIE

Pour les producteurs de pétrole du Moyen-Orient, l'impact des perturbations de la navigation dans le détroit dépend avant tout de leur situation géographique.

Même si l'Iran contrôle le détroit et impose des restrictions, Oman, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis peuvent exporter leur production grâce aux oléoducs et aux ports.

En revanche, le pétrole provenant d'Irak, du Koweït et du Qatar est bloqué, car ces pays ne disposent d'aucune autre voie d'accès aux marchés internationaux que le détroit.

La réouverture du détroit d'Ormuz reste cependant incertaine, compte tenu des derniers événements.

Un responsable iranien a déclaré à Reuters que l'Iran ne l'ouvrirait pas dans le cadre d'un cessez-le-feu temporaire et le régime iranien a également rejeté les ultimatums précédents de la Maison blanche, affirmant qu'il ne se laisserait pas humilier.

Certains analystes affirment ainsi que la guerre a, d'une certaine manière, renforcé la position de Téhéran.

"Maintenant que le détroit d'Ormuz a été fermé, il peut l'être encore et encore, ce qui représente une menace majeure pour l'économie mondiale", souligne Neil Quilliam, chercheur associé au think tank Chatham House.

L'analyse par Reuters des données d'exportation du mois de mars révèle que les recettes pétrolières estimées de l'Irak et du Koweït ont diminué d'environ trois quarts en glissement annuel.

À l'inverse, celles l'Iran, qui continue d'utiliser le détroit, ont augmenté de 37% le mois dernier et celles d'Oman, de 26%.

Les recettes pétrolières de l'Arabie saoudite ont pour leur part augmenté de 4,3%, tandis que celles des Émirats arabes unis ont baissé de 2,6%.

Ces estimations s'appuient sur les données relatives aux volumes d'exportation fournies par la société de suivi des navires Kpler et sur les données de la Joint Organizations Data Initiative (JODI), multipliées par les prix moyens du Brent et comparées à ceux de l'année précédente.

L'analyse utilise les cours du Brent pour des raisons de simplicité, bien que le prix de bon nombre de ces bruts soit fixé par rapport à d'autres indices de référence qui se négocient actuellement avec des primes importantes par rapport à celui-ci.

L'ARABIE SAOUDITE, GAGNANTE

Pour l'Arabie saoudite, la flambée des prix se traduit par une augmentation des redevances et des impôts versés par le géant pétrolier national Aramco, détenu en grande majorité par l'Etat et le fonds souverain du pays.

Cette augmentation est particulièrement positive pour le royaume après les dépenses importantes consacrées à des projets visant à diversifier ses sources de revenus au-delà du pétrole, qui ont contribué à creuser le déficit budgétaire.

Aramco a refusé de commenter les calculs de Reuters.

Les représentants des autres pays ou de leurs compagnies pétrolières n'ont pas immédiatement répondu aux demandes de commentaires.

Le plus grand oléoduc d'Arabie saoudite traverse le royaume d'est en ouest sur une longueur de 1.200 kilomètres et a été construit dans les années 1980, pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak, dans le but précis de contourner le détroit d'Ormuz.

Il relie les gisements pétroliers de l'est au port de Yanbu, sur la mer Rouge, et fonctionne à sa capacité maximale de 7 millions de barils par jour.

Aramco consomme environ deux millions de barils par jour sur le marché intérieur, ce qui laisse environ cinq millions de barils par jour pour l'exportation.

Selon les données d'expédition, les chargements à Yanbu ont atteint une moyenne de 4,6 millions de barils par jour — soit près de la capacité maximale — au cours de la semaine du 23 mars, et ce malgré les attaques subies par les installations du groupe le 19 mars.

Ryad avait par ailleurs pris les devants en augmentant ses exportations en février à leur plus haut niveau depuis avril 2023, en prévision d'une attaque américaine contre l'Iran.

Neil Quilliam souligne toutefois que l'Arabie saoudite reste vulnérable à de nouvelles attaques de la part de l'Iran ou des Houthis, alliés de Téhéran, contre ses infrastructures énergétiques ou les navires transitant par le détroit de Bab el-Mandeb vers la mer Rouge.

L'IRAK, LE GRAND PERDANT

Les Émirats arabes unis ont, dans une certaine mesure, échappé à un impact plus important grâce à leur oléoduc Habshan-Fujaïrah, d'une capacité comprise entre 1,5 et 1,8 million de barils par jour, qui contourne également Ormuz.

La valeur estimée de leurs exportations de pétrole a néanmoins chuté de plus de 174 millions de dollars en glissement annuel en mars, Fujaïrah ayant subi une série d'attaques qui ont entraîné l'arrêt des chargements.

Parmi les pays producteurs du Golfe, c'est l'Irak qui a enregistré la plus forte baisse de ses recettes pétrolières, avec une diminution de 76% à 1,73 milliard de dollars, suivi du Koweït, avec un recul de 73% à 864 millions de dollars.

La SOMO, l'entreprise nationale chargée de la commercialisation du pétrole irakien, a déclaré le 2 avril que les recettes pétrolières du mois de mars s'élevaient à environ deux milliards de dollars, un chiffre proche des estimations de Reuters.

L'Irak et le Koweït devraient connaître des baisses encore plus marquées en avril, leurs recettes de mars ayant encore bénéficié des cargaisons qui ont pu prendre la mer au début du conflit.

Adriana Alvarado, responsable des notations souveraines chez Morningstar DBRS, souligne toutefois que les gouvernements du Golfe disposent de plusieurs options pour assainir leurs finances dans ce contexte particulier et qu'ils peuvent puiser dans leurs réserves budgétaires ou se tourner vers les marchés financiers pour émettre des titres de dette.

"À l'exception de Bahreïn, les États du Golfe disposent d'une marge de manoeuvre budgétaire suffisante pour faire face au choc, la dette publique se situant à des niveaux modérés, inférieurs à 45% du PIB", a-t-elle dit.

À plus long terme, cependant, l'impact reste incertain.

(Reportage Ahmad Ghaddar à Londres et de Yousef Saba; avec la contribution de Seher Dareen à Londres; version française Diana Mandia)