Crises géopolitiques : va-t-on vers de nouveaux rapports de force entre le dollar, l’euro et le yuan ?
information fournie par Le Cercle des économistes 05/10/2026 à 08:09

Aujourd'hui, le système monétaire et financier international correspond à un duopole dollar/euro, asymétrique car dominé par la devise américaine. En 2035, il pourrait s'agir d'une triade dollar/euro/yuan. (Crédit : Adobe Stock)

La bataille des monnaies de réserve se joue sur deux terrains : les taux de change, et les parts de marché des différentes devises qui résument assez bien les rapports de force entre elles. Du côté des taux de change, le souvenir de la «guerre des changes», qui avait tant marqué les années 1930, demeure vivace. Nous n'en sommes pas là aujourd'hui, heureusement. Mais la vigilance s'impose. Donald Trump continue à rechercher un recul du dollar, pour améliorer la compétitivité-prix des Etats-Unis. C'est pourquoi, sans succès d'ailleurs, il fait pression sur la Fed pour qu'elle réduise ses taux directeurs. La Chine n'est pas en reste, puisque depuis fort longtemps elle fait tout pour laisser filer le yuan vers le bas.

Dans cette affaire, comme sur d'autres points, l'Europe semble passive. Car le taux de change de l'euro est surtout la résultante des initiatives… des autres, en l'espèce des Etats-Unis et de la Chine. Aux niveaux actuels, le taux de change de l'euro ne nous pose pas de problème ; il est proche de ce que serait le rapport euro/dollar estimé par la parité des pouvoirs d'achat. Plusieurs épisodes passés nous incitent cependant à la prudence. Si jamais le billet vert devait reculer dans les deux-trois ans qui viennent vis-à-vis de l'euro, la BCE devra, comme elle l'a fait à certains moments, sortir de son attentisme de principe sur le sujet et pratiquer une politique de change pour freiner l'appréciation de la monnaie unique. Au vu des cours présents, je le répète, la question n'est pas d'actualité.

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Dans le régime de changes flottants (au plan mondial) qui est le nôtre, les taux de change varient tous les jours. Les parts de marché, qui résument les places respectives des différentes devises dans le monde, se déforment, elles, très lentement. Il a fallu vingt ans, entre les deux Guerres Mondiales, pour que le dollar remplace progressivement la livre sterling comme première monnaie de réserve !

Vers une dédollarisation de l'économie mondiale ?

Aujourd'hui, la question qui taraude nombre de responsables publics et d'analystes est la suivante : va-t-on vers une «dédollarisation » de l'économie mondiale ? Il y a là un objectif clairement affiché par les pays du «Sud global», tout spécialement les BRICS, qui contestent la domination de l'Occident et la puissance américaine symbolisée par les privilèges du dollar. Les sanctions contre la Russie, par ailleurs indispensables, ont poussé et poussent encore à l'essor du commerce intra-BRICS et à l'utilisation des monnaies locales (en particulier le yuan) dans les règlements entre la Chine, l'Inde, la Russie. Elles ont aussi conduit les BRICS à promouvoir entre eux un mini-FMI, une mini-Banque mondiale, des systèmes de règlement alternatifs de SWIFT, etc.

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En pratique, la «dédollarisation» reste aujourd'hui une velléité politique plus qu'une réalité monétaire et financière. Au vu des parts de marché, le dollar demeure largement en tête, même s'il perd lentement du terrain depuis trente ans. En mars 2026, il représentait encore 57% des réserves de change des banques centrales dans le monde (à l'exclusion de l'or). Il facture encore autour de 40% du commerce mondial ; il est la monnaie d'échange des matières premières industrielles ou agricoles ; il prédomine et de loin sur le marché des changes et sur le marché obligataire international, etc. Pour tous ces indicateurs de référence, la monnaie de réserve numéro 2 est l'euro, ce que j'appelle «le Poulidor monétaire», avec une part de marché de 20% dans les réserves de change des banques centrales.  Le yen et la livre sterling se partagent des miettes : elles ne sont plus vraiment des monnaies de réserve internationales. En matière monétaire, à la différence du football, quand on tombe en deuxième division, il est impossible de remonter en première division. Ici, l'histoire ne repasse pas les plats.

L'emprise du dollar fait que la volonté des BRICS de recourir aux monnaies locales (yuan, roupie indienne, rouble…) se heurte aujourd'hui au principe de réalité : à la fin de la journée, il faut bien revenir au billet vert pour se brancher sur la finance mondiale. Quant au yuan, il ne représente aujourd'hui qu'environ 3% des réserves de change des banques centrales dans le monde. Tant qu'il n'est pas rendu pleinement convertible, son rôle de monnaie de réserve sera plafonné. La question centrale est donc à la fois simple dans son énoncé, complexe dans la réponse à apporter : à quel horizon temporel la Chine va-t-elle décider de libéraliser les entrées et sorties de capitaux, autrement dit d'effectuer les réformes de structure (privatisations des banques, essor des places financières de Shanghai et de Shenzen…) préalables à une telle libéralisation ? Les ambitions géopolitiques, et donc aussi monétaires et financières, de la Chine, conduisent à penser qu'une telle ouverture devrait intervenir avant 2035. Mais la prudence s'impose au vu des erreurs de prévision constatées dans le passé…

Un duopole dollar/euro

Aujourd'hui, le système monétaire et financier international correspond donc à un duopole dollar/euro, asymétrique car dominé par la devise américaine. En 2035, il pourrait s'agir d'une triade dollar/euro/yuan. Le paysage monétaire est en cours d'évolution du fait des nouvelles technologies, avec l'arrivée un peu partout des monnaies numériques de banque centrale (MNBC) - sauf du côté américain où Donald Trump a interdit à la Fed de préparer le lancement du dollar numérique - et avec la promotion par les Américains des stablecoins en dollars. La Chine et l'Europe s'inscrivent dans la problématique des MNBC. Donald Trump veut enrayer le recul des parts de marché du billet vert grâce aux stablecoins en dollars. Ces divergences n'auront probablement que des incidences limitées sur l'évolution tendancielle des parts de marché.

L'euro sera toujours là. Il pourrait même gagner des parts de marché à deux conditions :1/ que nous fassions de sérieux progrès dans la gouvernance économique et politique de la zone euro ; 2/ que nous réussissions l'union des marchés de capitaux, car une monnaie internationale doit pouvoir s'adosser à des marchés financiers profonds et liquides.

Le dollar sera, en 2035, encore probablement la première monnaie de réserve au monde. Mais il va continuer à perdre graduellement des parts de marché principalement au profit du yuan. Le rééquilibrage ainsi attendu au plan mondial sera a priori, au regard de la géopolitique, une bonne nouvelle pour les Chinois et les Européens. Et pour le système financier dans son ensemble ? La réponse est compliquée, et surtout incertaine. Car rien ne garantit qu'un système plus équilibré, moins asymétrique, «produise» automatiquement plus de stabilité financière. Le passé dégage en l'espèce des leçons incertaines. C'est l'avenir qui tranchera.